Serge Dassault a réalisé son rêve : diriger le plus important groupe de presse français, avec un navire amiral, Le Figaro, et une flotte de 70 titres de PQR, dont le groupe Voix du Nord-Nord Eclair, l’ensemble Progrès de Lyon-Dauphiné et le « groupe Ouest » : Le Courrier de l’Ouest, Presse Océan et Le Maine Libre. Mais aussi L’Express, L’Expansion, Valeurs Actuelles et Le Journal des Finances. Dassault a juste revendu La Vie Financière, pour se conformer aux observations de la Commission de Bruxelles. En ajoutant Lagardère (Paris Match, Elle, Europe 1…), 70% des journaux français appartiennent à des industriels, qui plus est marchands d’armes. En revanche, même les opposants à Robert Hersant lui reconnaissaient le statut de patron de presse. Aujourd’hui, la presse appartient à des groupes vivant en grande partie de commandes publiques. C’est aussi le cas de Bouygues avec TF1. TF1 et Bouygues s’apprêtent d’ailleurs à prendre chacun 5% du capital de la Socpresse. Une place stratégique pour le marché des futures télés locales, notamment.
Quelle indépendance ?
Cette redistribution des cartes pose question. Tout d’abord sur la ligne rédactionnelle des journaux achetés par Serge Dassault, député-maire UMP de Corbeil-Essonnes, grand ami de Jacques Chirac. Il veut défendre des « idées saines ». A la mi-mai, un article sur une chorale d’enfants à Corbeil-Essonnes a choqué la Société des Rédacteurs du Figaro, déplorant « que la direction de la rédaction n’ait pu convaincre M. Dassault de l’incongruité qu’il y a à publier dans le Figaro des informations de cette nature ». Quelques jours plus tôt, il avait signé une tribune sur le mariage homosexuel. Depuis, les journalistes du quotidien lui ont soumis un texte d’engagements sur l’indépendance rédactionnelle (lire l’édito de « La Lettre » n°61).
Combien y aura-t-il de clausistes ?
Interrogations aussi sur l’avenir des titres. Serge Dassault entend « réduire les déficits » ou « vendre les journaux qui perdent de l’argent ». Des audits ont été engagés et les regards se tournent notamment vers Nord Eclair : 35 000 exemplaires (1), 59 journalistes et 5 agences (Roubaix, Tourcoing, Halluin, Lille et Lens). Désormais filiale à 99% de La Voix du Nord, Nord Eclair s’est rapproché de son ancien concurrent, pour la publicité, les annonces et le rédactionnel. Une banque d’articles et de photos, alimentée par les journalistes de La Voix du Nord, existe depuis la fermeture des agences de Béthune et de Villeneuve-d’Ascq. Beaucoup se demandent si d’autres étapes suivront.
S’y ajoute la clause de cession, ouverte depuis l’entrée majoritaire de Dassault dans la Socpresse, le 22 juin. Les négociations sur sa durée et les indemnités versées se font au niveau du groupe. Après une première réunion le 28 juin, les syndicats attendent une proposition écrite pour le 13 juillet. Quant au taux de remplacement des départs, sur lequel aucun engagement n’est pris, il se négociera au sein des entreprises. Il ne sera pas, évidemment, d’une arrivée pour un départ. Mais combien de journalistes partiront ? A La Voix du Nord, avec déjà 125 départs lors des deux clauses précédentes (2), les estimations syndicales vont de 20 à 40. « Il peut y avoir des surprises, estime Christian Vincent, délégué CFDT, y compris à des postes hiérarchiques. » La direction n’avance pas de chiffres. A Nord Eclair, où la clause est une première, les prévisions varient de 10 à 20, selon la direction ou les syndicats. Certains attendent des garanties sur l’avenir du journal avant de se prononcer. On peut même envisager des passages d’une rédaction à une autre au sein des nombreux titres du groupe.
Les interrogations portent aussi sur la succession. Pour certains, Yves de Chaisemartin est sur le départ. Pour d’autres, il est trop précieux, notamment pour discuter avec le Syndicat du Livre. Il a en tout cas été promu vice-président et directeur général de la Socpresse. Enfin, sans être cynique, se pose aussi la question du futur remplacement de Serge Dassault, âgé de 79 ans.
Claude VINCENT et Ludovic FINEZ
(1) 25 000 ex. sur Lille, Roubaix, Tourcoing et la Vallée de la Lys ; 10 000 ex. en Artois.
(2) Sur 285 journalistes aux dernières élections de délégués.