« Sur la tranche du 13/15, les audiences allaient mal. » Voilà comment Anne Brucy résume la raison donnée par la direction de France 3 pour revoir les rendez-vous d’information régionale du midi. Cette décision a entraîné de nombreux mouvements de protestation dans les rédactions régionales de la chaîne, dont celles de Lille et d’Amiens. Nommée en décembre dernier à la direction de France 3 Nord-Pas-de-Calais Picardie, Anne Brucy avait choisi le Club de la presse, lundi 6 mars, pour se présenter à ses nouveaux confrères.
Après une petite autobiographie d’usage (lire l’encadré), le débat a, évidemment, très vite abordé de front cette réorganisation de l’information régionale. Le jour même, un article de 20 Minutes Lille (1) revenait sur une très courte interview d’Anne Brucy parue dans ses pages trois jours plus tôt. Cette interview du 3 mars se concluait ainsi, concernant, l’« impact sur l’emploi » : « L’activité est maintenue pour les salariés permanents, pas pour les non-permanents. Mais ils n’ont pas que France 3 pour vivre. » La formule avait entraîné des réactions indignées de la part des syndicats et Anne Brucy avait tenu à faire savoir à ses salariés, par courriel, qu’il s’agissait là d’un « raccourci clavier ».
Situations examinées « au cas par cas »
Le 6 mars, 20 Minutes accordait donc à nouveau quelques lignes au sujet, dans lesquelles Anne Brucy assurait que seuls les intermittents réalisateurs étaient concernés par le propos et que la situation des autres « salariés non permanents » serait examinée « au cas par cas ». Cette mise au point est cependant loin de calmer toutes les inquiétudes et le débat improvisé qui a eu lieu au Club de la presse a permis d’aller un peu plus au fond des choses.

Tout d’abord, sans surprise, Anne Brucy reprend à son compte la volonté de la direction de France Télévisions d’éviter toute concurrence entre France 3 et France 2 sur l’information. Comme France 2 programme son journal de la mi-journée à 13 h, exit l’information régionale sur France 3 à partir de cette même heure, remplacée par des émissions de divertissement (2). Si le journal régional de midi sur France 3 (le « Midi pile ») passe de 8 à 20 minutes, ce sont, de l’autre côté, 30 minutes d’information régionale qui disparaissent chaque jour de l’antenne.
Pas de fusion des JT de Lille et d’Amiens
L’éventualité avait, par ailleurs, été évoquée de fusionner les rendez-vous d’information assurés par les rédactions de Lille et d’Amiens. Le projet a été écarté. « J’ai bien compris qu’il y avait une différence entre la région Nord-Pas-de-Calais et la Picardie », assure Anne Brucy. Une « agence ressource » dotée de cinq journalistes a néanmoins vu le jour pour proposer des « sujets transversaux » susceptibles d’intéresser les deux antennes. La rédaction en chef de cette nouvelle structure a été confiée à Olivier Brumelot.
Anne Brucy a admis que des « raisons financières » jouaient aussi dans ces remodelages, expliquant que deux critères avaient prévalu dans la réflexion : « le maintien de l’activité des permanents » et la volonté de travailler « à moyens constants ». Ainsi, les réalisateurs, qui ont un statut d’intermittent, ne seront plus sollicités pour assurer les journaux télévisés. « Pour le journal de France 3 Nord-Pas-de-Calais Picardie, nous n’avons plus besoin de réalisateurs », assure la directrice régionale.
« France 3 veut se débarrasser de ses "CDD historiques" »
On s’en doute, ce discours ne passe pas chez Véronique Marchand, journaliste politique sur la chaîne et déléguée syndicale SNJ-CGT. Certes, la journaliste reconnaît qu’Anne Brucy a été nommée en pleine « situation complexe ». Mais pour elle, « France 3 cherche à se débarrasser d’une partie de son personnel que l’on appelle "CDD historiques" », c’est-à-dire des salariés qui cumulent, parfois sur plusieurs années, une succession importante de CDD.

« Dire qu’il ne faut pas d’info face à l’info [sur France 2 et France 3, NDLR], cela ne me fait pas hurler », reconnaît-elle. « Ce qui me fait hurler, c’est que l’on ait supprimé ces magazines sans les reprogrammer à un autre moment. (…) Nous sommes nombreux à dire que nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Le prix pour une audience à reconquérir est lourd à payer. Il y a un problème de fond dans cette stratégie qui consiste à passer par pertes et profits l’information régionale. Nous estimons que c’est limite suicidaire. »
Un mauvais coup pour la redevance
De son côté, Anne Brucy rappelle que certaines difficultés de la télévision de service public tiennent à des décisions qu’elle comprend mal. Ainsi, baisser la redevance de quelques dizaines de centimes d’euro, comme cela a été le cas récemment, peut paraître dérisoire. Mais multiplié par des millions de foyers… D’accord sur cette remarque, Véronique Marchand ne se prive pas, pour sa part, de rappeler qu’il y a moins de deux ans, Jean-Marc Dubois, alors directeur régional de la chaîne, avait promis « deux fois plus de temps d’antenne » pour des sujets régionaux… Pour revenir à ce qui la concerne directement, Anne Brucy rappelle que désormais s’ouvre un autre chantier pour l’information régionale de France 3, celui de la tranche du 18-20. Dans un précédent article paru sur ce site (lire ci-dessous), elle nous avait confié : « De là à dire qu’il n’y aura que de l’info, je ne peux pas encore l’affirmer. »
Ludovic FINEZ
(1) Il est à noter qu’à part « Autrement Dit » et « 20 Minutes », le sujet n’a quasiment pas été abordé par la presse régionale.
(2) Après quelques jours d’antenne, France 3 a décidé, faute d’audience, de déprogrammer à partir du 27 mars l’émission « Drôle de couple », pour la remplacer par une énième rediffusion de la série « Inspecteur Derrick ». Dans un article paru dans « Le Monde » le 8 mars, Alain Vautier, directeur de l’antenne de France 3, juge en revanche « positifs » les résultats d’audience de « Pour le plaisir », qui aurait porté l’audience moyenne de 5% à 6%.
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Une carrière commencée « de l’autre côté de la barrière »
Anne Brucy a commencé sa carrière en créant, en 1979, une société audiovisuelle qui travaillait pour les télévisions. « J’étais de l’autre côté de la barrière », commente-t-elle. Elle a ensuite travaillé pendant 14 ans comme journaliste à Radio France, d’abord à Paris puis dans différentes locales : en Corse, sur la Côte d’Azur, à Melun… Elle a également collaboré à Radio 7, une antenne de Radio France dédiée aux jeunes, qui a disparu au moment où se créait France Info. Elle garde d’ailleurs de cet épisode une certaine rancune contre Jérôme Bellay, cofondateur de la radio d’information continue. Tous les journalistes de Radio 7 avaient en effet été invités à rejoindre la rédaction de France Info, mais « Jérôme Bellay avait vis-à-vis des femmes une conception particulière, raconte Anne Brucy. Il considérait que leur voix n’avait pas la crédibilité pour traiter l’information. » Pour éviter d’avoir à assurer les rubriques mode et shopping, elle part donc pour France Culture.
« Je n’étais pas bien dans mes baskets »
Après un passage à France Culture, elle revient à France Inter pour animer « Radio Com », une émission matinale sur la vie des médias. En 1994, l’émission s’arrête pour laisser la place à « Radio Com c’est vous » (toujours à l’antenne aujourd’hui), espace d’une quinzaine de minutes réservé aux questions des auditeurs. Anne Brucy quitte alors France Inter et le journalisme pour prendre un poste de conseillère puis de directrice de la communication à l’agence Havas. « Je rejoins alors le grand capital, que je découvre et franchis la ligne jaune en quittant le métier de journaliste », résume-t-elle.
Elle y reste jusqu’en 2000, mais ne s’y sent « pas bien dans mes baskets », assure-t-elle. Elle fait son retour au service public, mais pas en tant que journaliste. Elle prend alors la direction de la communication de France 3. En décembre dernier, elle est nommée directrice régionale de France 3 Nord-Pas-de-Calais Picardie, en remplacement de Jean-Marc Dubois, qui était arrivé à Lille 18 mois plus tôt. Jean-Marc Dubois est désormais directeur des antennes régionales de France 3.
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France 3 transforme ses émissions d’information
Les représentants des salariés ont donné un avis négatif au projet présenté par la direction de France 3 Nord-Pas de Calais-Picardie sur la réforme des tranches d’information de la télévision régionale. Après le mouvement de grève du 3 février, des avancées ont été observées sur le contenu des nouvelles émissions. Mais certains journalistes s’inquiètent d’éventuelles réductions d’effectif, ce que nuance la direction régionale.
France 3, plus de proximité ? « Plus d’économies, plutôt ». Gonzague Vandamme, délégué du personnel et élu (CFDT) au comité d’entreprise, résume en quelques mots le comité extraordinaire de France 3 Nord-Pas de Calais-Picardie, qui se réunissait vendredi 17 février à Lambersart, près de Lille. Autour de la table : Anne Brucy, directrice régionale, Jean-Pierre Joussaume, responsable des ressources humaines, et des élus du comité d’entreprise. A l’issue de cette réunion, qui portait sur la refonte de la tranche d’information du midi, les représentants des salariés ont rendu un avis négatif sur le projet de la direction.
Cette rencontre marque une étape importante dans la conclusion d’un processus engagé depuis quelques mois. Suite à la volonté de la direction de France Télévisions d’éviter toute concurrence sur l’information entre France 2 et France 3, les stations régionales sont censées ne plus diffuser d’émissions d’informations à partir de treize heures, quand commence le journal télévisé de la deuxième chaîne. La nouvelle programmation doit être opérationnelle le 27 février, à l’issue de la grille provisoire mise en place pour les Jeux Olympiques d’hiver.
A l’écran, cette refonte verra la suppression d’une partie du 12/14, le magazine d’information du midi. « Cela se traduira par la suppression de trente minutes d’information », précise Véronique Marchand, secrétaire générale adjointe du SNJ-CGT. « Dans notre région, la grille du week-end est également touchée ». Plusieurs émissions d’information régionale du samedi et du dimanche vont en effet être réduites et des émissions fabriquées en interne disparaissent.
Lors de l’élaboration de la nouvelle grille, rédacteurs et techniciens avaient émis plusieurs craintes. Le 25 janvier, le comité d’entreprise de France 3 Nord - Pas-de-Calais - Picardie a enclenché un droit d’alerte sur « la diminution des activités, des programmes d’information régionale et des risques encourus par les personnels non permanents ». Un mouvement de grève avait suivi, le 3 février.
Avancées
Certaines avancées ont été enregistrées depuis. Journalistes et techniciens avaient alerté la direction sur le « risque de dilution » des informations de Picardie dans un journal commun à la grande région. « Amiens avait peur que tout soit fait à Lille », rappelle Gonzague Vandamme. Ce ne sera pas le cas : « Nous maintenons un journal pour chacune des deux régions », affirme Anne Brucy.
Quant au contenu des journaux, pour des raisons de « transversalité » entre les régions Picardie et Nord-Pas de Calais, il avait été question d’inclure des sujets picards dans le journal du Nord-Pas de Calais et vice versa. « Il nous paraissait aberrant de présenter un journal dans le Nord-Pas de Calais et de parler de Beauvais ou de Soissons ! », avance Gonzague Vandamme. « De plus, on a déjà du mal à couvrir l’Avesnois, parce qu’on n’y a personne… » Cette proposition de la direction se limiterait finalement à une sorte de « feuilleton de la grande région, en fin de journal », explique Gonzague Vandamme.
Nouvelle programmation
A quoi ressemblera la nouvelle tranche horaire ? Le midi, un nouveau rendez-vous d’information, le « Midi pile », sera diffusé tous les jours, samedi et dimanche compris. Le journal régional sera suivi d’une édition nationale à 12h30, qui laissera la place à un programme de divertissement de 13h à 15h. En fin de semaine, un nouveau magazine politique, « Domaine public », recevra, un samedi par mois (11h05), une personnalité politique à Amiens et à Lille pour traiter de l’actualité de chaque région. Dès septembre, avant les échéances électorales de 2007, il adoptera un rythme hebdomadaire. Après le « Midi pile » et « le journal de l’Eurorégion » (12h05), le relais sera assuré par l’émission de découverte « de haut en bas » (12h50).
Le dimanche, France 3 diffusera chaque semaine le portrait d’une harmonie de la région dans « En avant la musique… » (11h30), puis l’émission « Midi Sports » (11h45 et 12h05), entrecoupée du « Midi pile ». Diffusé le week-end de 12h50 à 13h10, le Magazine de la Rédaction « dégage », malgré une audience importante, regrette Gonzague Vandamme.
Globalement pourtant, la tranche 13h-15h souffrait de gros problèmes d’audience. « Elle est devenue prioritaire », avance Anne Brucy. D’où le choix de l’info sur France 2 et du divertissement sur France 3 à partir de 13h, pour éviter la concurrence entre les deux chaînes publiques.
C’est une particularité à quelques stations régionales, dont la nôtre, le 12/14 repose sur une équipe dédiée - quatre journalistes, deux assistantes et un réalisateur - dont la fonction sera amenée à évoluer. Cédric Faiche, qui pilotait le 12/14, rejoindra bientôt la rédaction de Lille. Quant au reste de l’équipe du 12/14, elle sera transformée en « agence ressource », au service des sujets transversaux (Nord-Pas de Calais et Picardie). Dirigée par Olivier Brumelot, elle comptera un journaliste de plus (cinq au lieu de quatre).
De plus, poursuit le représentant du personnel, cette nouvelle agence risque de perturber l’organisation des journaux d’information. « Le JT a son rédacteur en chef. L’agence a son rédacteur en chef. Sans parler de conflit, il y aura des divergences. Qui tranchera ? » Le fonctionnement de cette agence doit être précisé prochainement, pour être opérationnel le 27 février, en même temps que la nouvelle grille. « On ne comprend pas cette marche forcée. Il n’y avait pas urgence à ce point », se désole le journaliste
CDD : négociations maintenues dans la région
Plus généralement, sur l’emploi, les représentants du personnel au CE craignaient de futures réductions d’effectif. « On veut la preuve qu’on ne nous "bouffera" pas d’emplois », demande Gonzague Vandamme. « On fonctionne avec plus de 20 % de CDD. Ce sont eux qui vont morfler ! » Certains d’entre eux cumulent déjà plus de huit cents jours en contrat à durée déterminée. Hasard du calendrier, syndicats et direction avaient engagé, avant l’élaboration de la nouvelle grille, des négociations sur la requalification de « certains CDD historiques », en vue de leur intégration au personnel permanent.
La réforme de la tranche d’information de la mi-journée risque bien de renforcer la précarité de ces journalistes, dont la situation sera examinée « au cas par cas », précise Anne Brucy. « Les négociations (…) ne sont pas remises en cause ». Une réunion rassemblera direction et syndicats à ce propos le 16 mars. « Cela mérite d’être revu au regard de la nouvelle stratégie [de France Télévisions] », prévient la directrice régionale.
19/20 : « Un chantier est ouvert »
Au-delà des changements concernant la programmation de la mi-journée, « un chantier est ouvert » sur l’avenir de la tranche d’info du soir, l’actuel « 19/20 », explique Anne Brucy. « On parlera de « 18/20 ». Mais de là à dire qu’il n’y aura que de l’info, je ne peux pas encore l’affirmer », poursuit-elle. D’ores et déjà, certains, parmi la rédaction, craignent que la chaîne perde son identité « alors que France 3 défend la notion de proximité », explique Gonzague Vandamme. « Avec la TNT, si on ne propose pas quelque chose de différent [des autres chaînes]… »
Le futur « 18/20 » est aujourd’hui au stade de la réflexion. Des groupes de travail ont été constitués qui associent les rédactions du Nord-Pas de Calais et de Picardie, la rédaction nationale, le service des sports et celui des études. Ils rendront leurs conclusions en avril.
Mathieu HÉBERT