mardi 22 mars 2005
Du rôle des sociétés de journalistes - Atelier réflexion du 17 mars 2005
Vrai contre-pouvoir ou suppôt de la direction ? Les avis sont partagés sur les sociétés de journalistes (SDJ), parfois appelées sociétés de rédacteurs (SDR). Lors d’un atelier de réflexion, organisé le 17 mars au Club, Boris Bachorz (AFP) et Maurice Decroix (Nord Eclair), convaincus du bien-fondé de ces structures, sont venus partager leurs expériences.
En ces temps troublés de concentration des titres de presse, les sociétés de journalistes (ou de rédacteurs) ont parfois réussi à s’imposer, ou se faire entendre, dans les débats. En mai 2003, le bureau de la SDJ de La Tribune démissionne en bloc pour protester contre la publication d’un article très défavorable au groupe Pinault, en conflit notoire avec LVMH, propriétaire de ce même quotidien.
Plus tôt, en 1997, la tentative d’OPA du Monde sur L’Express avait donné un coup d’accélérateur à la réactivation, au sein de l’hebdomadaire, de cette structure, alors « en sommeil » selon son actuel président. Elle avait même obtenu un poste permanent au conseil d’administration du journal et la rédaction d’une charte d’indépendance (pour les cas de L’Express et de France 2, lire notre encadré).
300 membres à la SDR de l’AFP
Alors, ces SDJ et SDR, vrai contre-pouvoir ou suppôt de la direction ? Les avis sont partagés. « L’idée de la création d’une SDJ est de donner une voix à ceux dont la sensibilité ne se retrouvait pas dans les discours syndicaux », commente Boris Bachorz. La SDJ de l’AFP rassemble aujourd’hui 300 membres sur les 700 journalistes officiant en France. Elle intervient sur des questions relevant de l’intérêt de la rédaction, sur lesquelles les organisations syndicales n’ont pas l’habitude de se mobiliser. Exemples : l’opportunité de la création d’un service vidéo, la localisation d’un nouveau bureau ou encore des questions de déontologie journalistique.

- Boris Bachorz, président de la
Société des journalistes de l’AFP
Si elle fait front avec les syndicats sur les combats de fond, comme la « privatisation » de l’AFP, elle assume un côté plus pragmatique. « La grande période idéologique est révolue », estime Boris Bachorz. « Notre démarche est de maintenir l’exception culturelle d’une agence de presse francophone devant l’écrasante majorité anglophone ». La SDJ veut prendre du poids et, pour la première fois, elle présentera un candidat, en la personne de Boris Bachorz, pour siéger au conseil d’administration. Un poste traditionnellement occupé par un journaliste émanant d’une structure syndicale.
Un tiers de voix pour les journalistes à Nord Eclair
Le quotidien régional Nord Eclair dispose, pour sa part, d’une Association des journalistes ayant voix au chapitre, grâce à la position qu’elle occupe au Conseil permanent, où elle détient un tiers des voix. Un autre tiers est détenu par un collège de personnes physiques, habituellement favorables à la rédaction. Cette organisation a été négociée lors du rachat du titre par le groupe Hersant, en 1974.
L’Association des journalistes est ainsi associée à toutes les réflexions menées par la direction du titre. Le recours à la médiation ou devant la justice est possible, lorsque direction et rédaction restent opposées. Malgré cette forme de démocratie enviable, le titre de presse n’a pas pu empêcher la fermeture de ses bureaux à Lens, qui doit se traduire par une reprise des pages locales réalisées par La Voix du Nord, le concurrent d’hier (comme ce fut déjà le cas il y a quelques mois pour les agences de Béthune et de Villeneuve-d’Ascq). « Malgré beaucoup de mobilisation, la nécessité économique a fait loi et on a cédé », commente Maurice Decroix, président de l’Associaton des journalistes de Nord-Eclair, (photo de Une).
À la limite de la schizophrénie
Les limites de l’exercice, Jean-Paul Dufour, ancien journaliste du Monde (il en assurait la correspondance régionale il y a encore quelques mois), s’en fait également l’écho. « La SDR [qui possède une part du capital du journal et siège au Conseil de surveillance, Ndlr] a récemment approuvé la recapitalisation du groupe tout en exprimant sa défiance envers l’actuelle direction. »

- Jean-Paul Dufour, ancien correspondant
du Monde en Nord-Pas de Calais
Selon lui, ce double statut des représentants de la SDR au sein du Conseil de surveillance (à la fois journalistes et « dirigeants ») entraîne des positions à la limite de la schizophrénie. Un simple exemple : de par leur participation à certaines réunions, ces derniers peuvent avoir à connaître certains projets de la direction. Et ne pas avoir le droit de les communiquer à leurs collègues, en vertu du devoir de réserve…
Certains réfléchissent à l’évolution des SDJ et SDR. Avec quelques confrères, Vincent Hugeux, actuel président de la SDJ de L’Express, participe la création d’un forum des SDJ, dont les statuts devraient paraître prochainement au JO. Elle aurait pour but de peser dans certains grands débats, comme les directives européennes sur les concentrations. Très attachés au secret des sources, les journalistes qui ont mené la réflexion pour sa constitution auraient, sans aucun doute, fortement réagi aux perquisitions menées dans les rédactions de L’Equipe et du Point (1).
Caroline BÉHAGUE
(1) Perquisitions menées dans le cadre d’une « enquête dans l’enquête ». Ces deux journaux ont publié des papiers très informés sur un scandale de dopage au sein du Tour de France. Il est donc question ici de trouver la source (voire les sources) de ces fuites.
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