En Espagne, le Parti populaire (opposition de droite conservatrice) a appelé le 23 mars dernier au boycott total du groupe de presse Prisa (1). A l’origine de cet anathème, une déclaration de Jesus Polanco, le président de Prisa, qui affirmait que les récentes actions du PP pouvaient être assimilées à « du franquisme pur et dur ».
Au pouvoir jusqu’en 2004 en Espagne, le Parti populaire (PP) a toujours refusé de négocier avec ETA, considéré comme un ennemi. C’est d’ailleurs en partie parce qu’il continuait à accuser ce dernier d’être responsable des attentats du 11 mars 2004, malgré les preuves incriminant Al Qaïda, qu’il a perdu les élections. Depuis, la ligne politique du nouveau président du gouvernement, José Luis Zapatero, du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), est tout autre : souhaitant mettre fin au conflit, il a repris le dialogue avec le mouvement séparatiste basque. Outre les tractations officielles, le PP accuse le PSOE de négociations secrètes avec Euskadi et a organisé huit manifestations de très grande ampleur à Madrid en deux ans. La dernière date du 10 mars.
« Difficile d’être neutre »
L’esclandre a commencé le 22 mars, lors de l’assemblée générale de Prisa, le groupe de presse qui possède notamment El Pais, le plus grand quotidien national. En réponse à la question d’un actionnaire sur le climat dans lequel travaillent les journalistes, Jesus Polanco a répondu qu’ El Pais n’est pas neutre : « Il est difficile d’être neutre quand certaines personnes semblent vouloir retourner à la guerre civile. La manifestation de l’autre jour était du franquisme pur et dur. »
Dès le lendemain, le PP réagissait officiellement par un communiqué de presse transmis par le porte-parole du mouvement et appelant au boycott total de Prisa. « En raison des intolérables déclarations du président de Prisa, le PP informe tous les citoyens et plus particulièrement les actionnaires, les annonceurs et les clients de ce groupe de communication que […] tant que M. De Polanco ne rectifiera pas publiquement et clairement ses lamentables déclarations, le Parti Populaire cessera d’accepter les entretiens, débats et émissions du groupe Prisa », indique ainsi le communiqué.
Mariano Rajoy, président du parti conservateur, a donc demandé à ses sympathisants de ne plus acheter les journaux du groupe. Les membres de son parti ont reçu la consigne de ne plus donner d’interviews aux journalistes de Prisa et de leur refuser l’entrée aux conférences de presse. Cela ne s’arrête pas là. « Le PP a aussi eu recours à des manipulations appelant les actionnaires de Prisa à vendre leurs actions et les annonceurs à retirer leurs publicités », a affirmé au Nouvel Observateur Jean-Luis Cebriàn, le directeur du groupe espagnol. « Mais [ce boycott] n’a pas vraiment eu de conséquences dommageables pour nous. » Esperanza Aguirre, la présidente conservatrice de la Région de Madrid, a d’ores et déjà retiré ses annonces électorales. Le Journal El Mundo, d’une sensibilité de droite, a appuyé les positions du PP dans un éditorial.
« Une atteinte grossière à la liberté d’expression »
A l’opposé, Ruiz Gallardon, maire de Madrid, est l’un des seuls membres du parti d’opposition à trouver « cette situation anormale ». En Espagne, la majorité des syndicats des travailleurs de la presse soutiennent Prisa. L’association française Reporters Sans Frontières s’élève aussi contre ce boycott et dénonce dans un communiqué « un chantage, indigne de démocrates, […] qui constitue une atteinte grossière à la liberté d’expression et d’information. » Robert Ménard, secrétaire général de l’association, a tenu à rappeler que c’est à la justice de régler de tels différents.
Sébastien CLOSA
(1) Prisa est le premier groupe de presse espagnol. Il possède le premier quotidien généraliste espagnol « El Pais », le quotidien sportif « AS », la radio Cadena Ser et la chaîne de télévision Cuatro. Le groupe détient aussi des participations à hauteur de 15,5% dans le journal français « Le Monde » et dans l’opérateur de Canal + en Espagne. Il contrôle également le groupe de presse portugais Media Capital et de nombreuses radios d’Amérique Latine.