« Pour la première fois depuis 1991 [année de la première Guerre du Golfe, NDLR], nous avons vécu un changement radical dans le régime irakien. Nous avons eu la chance de parler de certaines choses dont il était interdit de parler avant. Par ailleurs, nous n’avions pas vu grand chose du monde avant cette date-là. » Jeudi 3 juillet, le Club de la presse recevait le journaliste kurde Tareq Fateh Hasan, accompagné de représentants de l’association La Pluie d’Oiseaux (lire l’encadré), qui a témoigné de son expérience. Il a ainsi parlé de l’émergence de nombreux journaux. Même si, selon ses estimations, la moitié ont disparu, il estime que « cela a complètement changé la vie au Kurdistan. »
Un métier appris sur le tas
Propriétaire d’une petite imprimerie, Tareq Fateh Hasan a créé en novembre 2000 le journal indépendant Hawlati (« Citoyen »), avec l’aide notamment de quelques amis écrivains, qui ont pris en charge la rédaction. Aujourd’hui, 30 personnes travaillent spécifiquement pour le journal, 70 si on intègre l’imprimerie (1). De son côté, Tareq a appris son nouveau métier sur le tas. Il reconnaît en effet qu’il n’avait avant cela aucune notion de journalisme. La vie du journal n’est pas toujours simple. Il a par exemple fallu en appeler aux souscriptions parmi les lecteurs pour en assurer la survie économique.

- Philippe Schröder, président du Club de la presse, Tareq Fateh Hasan et Ziaeddin Mohi, qui a assuré la traduction.
La ligne rédactionnelle de Hawlati ? « Dire la vérité » aux citoyens, en particulier sur les dossiers politiques. Prenant en main un numéro récent du bi-hebdomadaire, il en explique les titres qui composent la une. Ainsi cet article consacré à Massoud Barzani, chef du gouvernement autonome kurde en Irak, qui « au moins deux fois par semaine parle des Kurdes comme d’un peuple fainéant ». « C’est la réponse qu’il donne aux journalistes étrangers », notamment pour expliquer le chômage, précise Tareq. Devant les réactions suscitées par ces propos, il « a été obligé de s’excuser… à moitié. » Suivent, dans le sommaire, des sujets sur « la distribution des produits alimentaires dans la population » (en particulier les problèmes posés par des denrées périmées) ou encore l’interview d’un professeur mis à la porte de l’université, qui accuse deux hommes politiques d’être à l’origine de ses soucis.
L’émergence des « crimes d’honneur »
On trouve également un article sur un documentaire traitant des « crimes d’honneur », un thème qui lui tient particulièrement à cœur : « C’est une chose très récente au Kurdistan. Cela a commencé à se propager de façon incroyable ». Traditionnellement, explique Tareq, « le rôle des femmes kurdes était de rester à la maison et de s’occuper du foyer. Les jeunes filles n’avaient pas le droit de sortir. » L’ouverture au monde, notamment par la télévision par satellite et internet, a changé la donne. « Elles ont appris qu’il leur manquait une part de leurs droits. […] La femme kurde s’est réveillée, elle voit ce qui se passe dans le monde, elle veut participer à la vie sociale. Une petite partie des hommes kurdes ne l’acceptent pas. »

- Tareq Fateh Hasan, fondateur d’un journal indépendant au Kurdistan irakien
Ces bien mal nommés « crimes d’honneur », qui vont jusqu’au meurtre, peuvent être commis par un père, un frère, un mari et concerner aussi bien la jeune fille qui reçoit des mots doux de son amoureux sur son téléphone portable que la femme qui a décidé de divorcer. Tareq identifie trois catégories principales de coupables : des militaires, des religieux radicaux et des hommes animés par des « pensées arriérées ».
On le voit donc, Hawlati est loin de publier une information anodine et consensuelle. Ce qui pourrait conforter l’idée, assez répandue, d’une presse devenue totalement libre depuis la chute de la dictature de Saddam Hussein. « Normalement, le métier de journaliste est libre en Irak », note Tareq, mais la réalité est un peu plus nuancée.
Quatorze plaintes en cours contre le journal
Le directeur de publication de Hawlati est ainsi sous le coup de 14 plaintes, dont certaines pour lesquelles il risque la prison. Il trouve encore le moyen d’en rire, en expliquant que « même les policiers en ont ras le bol » de venir le chercher. Derrière ces plaintes, il y a « toujours quelqu’un [représentant] l’Etat », assure-t-il. Les sujets sensibles concernent la sûreté de l’Etat, la religion ou « des personnes qui sont devenues des symboles, dont il est interdit de parler ». Au premier rang de ces dernières, Massoud Barzani, déjà cité plus haut. En fait, la presse irakienne est toujours régie par une loi de 1969, qui lui interdisait notamment de parler de politique. Cette législation suscite des débats, mais sans changement concret pour le moment.
Les plaintes en justice ne sont pas le seul moyen de faire taire un journal qui dérange. Tareq explique ainsi que son entreprise n’a pas les moyens de « payer [un journaliste] plus de 600 dollars par mois. Si le gouvernement n’est pas content [de ce qu’il écrit], il peut me le piquer en lui proposant trois ou quatre fois plus… pour rester à la maison. » Autre moyen, beaucoup plus classique : organiser une rétention ciblée de l’information de la part des administrations d’Etat.

« Clairement, aujourd’hui, nous avons quelques espérances, par rapport à l’époque de Saddam Hussein, où tout allait à l’envers. Mais je ne peux pas dire que c’est mieux qu’avant », confie Tareq. Plus généralement, concernant l’avenir du Kurdistan, il cite un de ses amis écrivains, qui juge que « ce n’est pas un problème qui se résoudra rapidement ». « C’est un rêve pour moi de voir un grand Kurdistan [qui se partage aujourd’hui entre l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie, NDLR] libre, mais c’est quelque chose d’impossible. Ce n’est pas non plus une idée pour laquelle on peut se permettre de tuer des gens. Nous sommes obligés, pour le moment, d’accepter la situation. »
Ludovic FINEZ
(1) Cette dernière imprime aussi des livres. Tareq Fateh Hasan a une autre activité, celle d’éditeur.
Site internet du journal « Hawlati » : www.hawlati.info
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La Pluie d’Oiseaux
Sur son site internet (1), l’association roubaisienne La Pluie d’Oiseaux, créée en 1994, se présente comme « basée sur la rencontre. La rencontre entre les cultures (française, kurde, chinoise, polonaise, ...), la rencontre entre les disciplines artistiques (peinture, conte, photographie, théâtre, écriture, musique, cuisine...), la rencontre humaine ». Elle organise expositions, spectacles, ateliers, échanges, travaille régulièrement avec le Kurdistan irakien et a été à l’origine de la création sur place d’un musée d’art contemporain. Olivier Touron, photo-journaliste et par ailleurs administrateur du Club, a pris part à des projets en lien avec le Kurdistan irakien. Il y a deux ans, le Club de la presse avait déjà organisé, en collaboration avec l’association, un échange autour du rôle du « fixer », avec un journaliste kurde (lire l’article).
(1) www.lapluiedoiseaux.asso.fr
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