Contre toute attente, Hafnaoui Ghoul est libre. Qu’importe que cette remise en liberté s’apparente à une mesure de grâce qui ne dit pas son nom ou qu’elle soit assimilée à un geste du pouvoir politique en direction de la région de Djelfa dont est originaire le journaliste.
L’essentiel est que le journaliste et militant des droits de l’Homme retrouve la liberté, ses proches et ses amis. Et surtout qu’il continue d’assurer ce métier de journaliste pour lequel la profession a payé un lourd tribut.
Toutefois, s’il y a lieu de se féliciter de cette mesure, il n’en reste pas moins que Mohamed Benchicou demeure en prison, que des peines de prison et des amendes ont été requises contre lui, que d’autres confrères et responsables de journaux sont l’objet de poursuites judiciaires, voire de condamnations à des peines de prison avec sursis assorties de fortes amendes.
Il en est ainsi de plusieurs journalistes du Matin, des directeurs et journalistes du Soir d’Algérie, d’El Watan, d’El Khabar et du caricaturiste Ali Dilem.
En vérité, pourquoi en est-on là ? Pourquoi cet acharnement contre les journalistes et la presse ? Cette même presse - pas tous les journaux bien sûr - est-elle allée trop loin ? A-t-elle, par la publication de certaines informations ébranlé un régime au point de le déstabiliser, ce que le terrorisme islamiste quand il était au faîte de sa puissance, n’a pas réussi à faire ? Bien sûr que non.
Des pays, comme l’Espagne et le Portugal, qui ont connu des dictatures sanglantes, disposent d’une liberté d’expression et de la presse comparable sinon supérieure à celle des pays à tradition démocratique ancienne comme par exemple la France. Ces deux pays, privés de libertés durant plusieurs décennies, n’ont pas eu besoin de « deux siècles » d’apprentissage de la démocratie pour être au diapason des nations les plus développées du monde occidental en matière de liberté de la presse.
De ce fait, l’Algérie, sortie justement d’une guerre de Libération nationale, disposant d’un passé peu commun de luttes politiques anticoloniales, est en mesure - et la presse l’a montré - d’être au même niveau en matière de liberté d’expression que l’Espagne et le Portugal.
Dès lors, où se situe le problème ? Pourquoi la liberté d’expression est entravée en Algérie, alors qu’il est admis que sans liberté de la presse, il ne peut y avoir de démocratie pluraliste, voire d’Etat de droit ? Pourquoi le pouvoir s’entête-t-il à domestiquer la presse ? Certains cercles du pouvoir avancent, en guise d’argument, que la liberté de la presse doit s’exercer dans le cadre du respect des « valeurs nationales », un concept quelque peu commode et suffisamment flou, forgé pour justifier en fait tous les interdits et toutes les dérives anti-démocratiques.
Or, les valeurs nationales n’ont aucun sens tant que la citoyenneté, cette vraie valeur républicaine, ne trouve pas son expression juridique et politique à travers l’existence d’un État de droit et d’une authentique représentation politique. Passons sur le fait que les élections en Algérie sont loin d’être libres et transparentes. Mais, quand par exemple, le taux d’abstention rapporté au nombre d’inscrits atteint presque les 60 %, la question de la représentativité et de la légitimité des institutions élues est posée.
L’écrire dans un article, c’est informer le lecteur sur les dysfonctionnements d’un système politique ne répondant pas, selon nous, à l’urgence de la situation. C’est en même temps contribuer, à travers le décryptage des faits, à faire progresser l’idée démocratique en Algérie et par voie de conséquence, à faire évoluer notre pays qu’on souhaite voir se situer au même niveau - et pourquoi pas ? - que les pays avancés.
Pour raisonner par l’absurde, imaginons un instant, que les pères fondateurs du mouvement national aient par avance décrété que le peuple algérien n’était pas mûr pour la lutte armée, comme certains cercles du pouvoir ont décrété que les Algériens ne sont pas mûrs pour la démocratie. Auraient-on obtenu l’indépendance nationale ?
En fait, cette série de procès à l’endroit des journalistes, ces multiples condamnations de jeunes du mouvement citoyen et des militants des droits de l’Homme, ces menaces proférées contre des syndicalistes, prouvent que ce système politique a du mal à résoudre politiquement les problèmes arrivés à maturité.
Non pas qu’il en soit incapable mais parce qu’il reste enfermé dans une culture politique qui a fait son temps et qui est en net décalage avec l’évolution de la situation algérienne durant ces quinze dernières années. La relation presse-pouvoir et, plus généralement, la liberté d’expression subit de plein fouet les conséquences de cet état de fait.
À la longue, le pouvoir politique, aux prises avec les nouvelles réalités nationales et internationales ainsi qu’avec les rapports de force internationaux, ne peut à la longue continuer à réprimer les libertés. En Algérie, une solution à la Ben Ali est contre productive politiquement parce qu’inacceptable par les Algériens.
L’Algérie n’a pas la même histoire que la Tunisie. Notre pays a payé doublement - entre 1954 et 1962 et durant les années 90 - le prix de ses libertés. L’époque où les Algériens étaient contraints de se cacher pour s’exprimer est révolue. De même qu’est révolue, cette époque où des grévistes et des militants démocrates étaient condamnés sous l’accusation d’atteinte à l’unité nationale, voire d’être des agents de l’étranger.
Qui plus est, l’Algérie est signataire de toutes les conventions internationales concernant le respect des droits de l’Homme et la liberté d’expression, notamment les recommandations onusiennes concernant la dépénalisation des délits de presse. Si le pouvoir a choisi la voie de ce qu’on peut appeler une « répression douce », qui serait un tant soit peu acceptable par cet Occident auquel il cherche à plaire après plus de dix ans d’isolement international, chacun sait qu’à terme, une telle voie est intenable.
En effet, parce que l’Algérie aspire à retrouver le rôle international qui était le sien dans les années 70, il lui est impossible de le tenir si son image est entachée par la répression envers la presse, les militants du mouvement citoyen et des droits de l’Homme et que la femme demeure dans un statut de non citoyenne.
Par conséquent, on peut raisonnablement affirmer qu’à terme, le pouvoir politique, soucieux de jouer un rôle en Afrique et dans le Bassin méditerranéen, ne peut continuer dans la voie de la répression des libertés tout en prônant dans le cadre du NEPAD, la « bonne gouvernance » aux autres.
Et sans attendre, il devrait donner un signal fort en direction des Algériens et de la communauté internationale, en remettant en liberté Mohamed Benchicou et en annulant toutes les condamnations et poursuites judiciaires à l’endroit des journalistes, des militants du mouvement citoyen et des droits de l’Homme.
Les Algériens ne comprendraient pas en effet que ce pouvoir soit prêt à effacer les crimes innommables des islamistes radicaux au moyen d’une loi d’amnistie et qu’il continue de sévir contre des journalistes coupables de « libertés ». Il est par conséquent grand temps de tourner la page et d’ouvrir le champ politique et médiatique. Dans l’intérêt du pays.
H. Z.
Journaliste-éditorialiste et ancien rédacteur en chef du Matin
Membre du Comité pour la liberté d’expression en Algérie
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