« Quand Loïc Hervouet a fait valoir ses droits à la retraite, j’ai immédiatement été candidat. » Visiblement, il n’a pas fallu beaucoup forcer Daniel Deloit pour qu’il devienne le nouveau directeur de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille. Agé de 49 ans, l’ancien directeur de France Bleu Alsace a pris ses fonctions mi-novembre. Son prédécesseur avait passé sept ans à cette même fonction. Aujourd’hui, Loïc Hervouet vient d’être nommé médiateur de RFI. Il prendra ces fonctions le 15 février.
Pour Daniel Deloit, il s’agit en fait d’un retour dans le Nord. Originaire du sud de la Belgique, près de Binche, il effectuait chaque semaine une visite à Lille lorsqu’il était étudiant à Bruxelles. Pour les besoins d’un mémoire qu’il rédigeait sur l’affaire Salengro, il avait en effet besoin de consulter des journaux alors archivés à l’hôtel de ville.
Les débuts de Fréquence Nord
Devenu journaliste radio indépendant à Bruxelles, il assurait notamment des correspondances pour la Radio Suisse Romande, Radio Canada, Radio France… Puis, en 1983, les créateurs de Fréquence Nord (née en 1980, devenue aujourd’hui France Bleu Nord) font appel à ses services. D’abord à Lille puis comme correspondant à Valenciennes, avec des incursions à Arras pour suivre l’équipe locale de rugby, qui évoluait alors dans l’élite. Toujours à Radio France, Daniel Deloit a également travaillé pour l’antenne locale de Cherbourg, avant d’être contacté par M6, qui lui confie le lancement du décrochage lillois, en 1990.

Puis ce sera le retour à Radio France et, aujourd’hui, le début d’une nouvelle carrière de directeur d’école de journalisme. « Je connais déjà l’ESJ et ses filiales : ESJ Médias, ESJ Entreprise… », rappelle-t-il. Daniel Deloit a en effet effectué plusieurs missions pour l’école, au Vietnam, dans les Balkans… Il s’agissait alors de faire de la formation ou encore d’étudier des réorganisations de télévisions et de radios.
« Le transfert de savoir-faire et la dimension entreprise »
« L’essentiel de cette école se situe dans le transfert de savoir-faire, de techniques… », estime-t-il, avant d’ajouter aussitôt : « Il faut aussi se préoccuper de la dimension entreprise de l’école. » Ce qu’il résume comme « un double défi : maintenir la qualité du transfert des savoirs et nous développer par l’intermédiaire de nos filiales. » Quant aux relations avec le Club de la presse (1), il le promet : « On se reverra et on verra les actions que l’on peut mener ensemble. »
Définir le contenu de l’enseignement dispensé par l’ESJ aux futurs journalistes fera évidemment partie des missions de Daniel Deloit. « Mon approche est très libre pour le moment », confie-t-il, ce qui n’empêche pas quelques idées : « Les écoles doivent participer à un observatoire des médias. Nous voyons bien l’évolution des entreprises de presse. » Concentrations, précarisation du métier : ces réalités ne sont pas neutres pour une école de journalisme. Parmi les questionnements : faut-il continuer à former autant de journalistes, sachant que le nombre d’écoles reconnues par la profession (2) a sensiblement augmenté ces dernières années ? L’ESJ pourrait également chercher à « détecter des vocations plus tôt, avec des projets de développement du tutorat pour des jeunes en classe de terminale attirés par les métiers de la presse ». Un étudiant pourrait être chargé de les suivre, de discuter de leur projet et d’identifier le parcours le plus adapté. Et pas forcément le passage par une école de journalisme.
Car les conditions de recrutement aussi sont en pleine évolution. L’entrée en vigueur de la réforme « LMD » (licence, master, doctorat) a ainsi obligé les IUT de journalisme de Tours et Bordeaux à abandonner leur filière « année spéciale », qui formait en un an les candidats titulaires au moins d’un bac + 2. Les autres écoles recrutent théoriquement à bac + 2. En fait la moyenne des candidats reçus au concours est au-delà de bac + 4, la filière Sciences-Po représentant un nombre important de futurs diplômés (3).
« Le journaliste est dans la même configuration que les élites qu’il interviewe »
Avec de tels niveaux d’étude, difficile de ne pas voir un « moule » du futur journaliste, du moins celui formé dans une école de journalisme (heureusement, certains le deviennent encore sans être passé par cette filière). « Le journaliste qui a un bac + 6 ou 7 se trouve dans la même configuration que les élites qu’il interviewe, estime Daniel Deloit. Le rôle du journaliste est de donner au citoyen les pistes pour maîtriser son information. » « Un journaliste qui est engagé, qui pose une question directe, cela ne me dérange pas. Aujourd’hui, le journaliste n’ose plus se positionner dans sa fonction sociale de journaliste », ajoute-t-il.
De ce point de vue, on ne peut que rappeler le traitement par les médias dominants de la campagne du référendum pour une constitution européenne. Il a mis en évidence un gouffre entre le lectorat d’un côté, les éditorialistes et la ligne générale adoptée par la presse de l’autre. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, que tous les journalistes « de base » approuvaient les choix de leurs directions et rédactions en chef. Et si les journalistes reprenaient en main le contenu de leurs titres, de plus en plus guidés par les intérêts des groupes qui les possèdent ? Utopique ?
Ludovic FINEZ
(1) Le Club va notamment lancer un travail d’étude du traitement de l’actualité sociale dans la presse. Des premiers contacts ont été pris avec l’ESJ à ce sujet.
(2) On compte aujourd’hui 12 écoles reconnues : trois à Paris, Neuilly, Lille, Rennes, Tours, Strasbourg, Grenoble, Bordeaux, Toulouse et Marseille.
(3) Sciences-Po Paris a d’ailleurs créé en septembre 2004 sa propre formation de journalisme, qui devrait recevoir prochainement l’agrément de la Commission nationale paritaire de l’emploi des journalistes (CNPEJ).