Photos : Laurent Kalfala / AFP Photo Paris
Fille de diplomates née à New York, Anna Politkovskaïa débute sa carrière en 1980 dans le quotidien les Izvestia, après des études de journalisme à Moscou. Elle deviendra grand reporter au magazine indépendant Novaïa Gazeta en 1999. C’est l’un des rares journalistes russes à aller couvrir la seconde guerre de Tchétchénie (1999-2000), où elle se rendra une quarantaine de fois. Elle n’a cessé de révéler dans ses reportages les multiples violations des droits de l’Homme commises par les forces russes et leurs alliés tchétchènes.
Tout au long de ses reportages et dans son livre « Tchétchénie, le déshonneur russe » (1), qui lui vaudra plusieurs prix et une renommée internationale, Anna Politkovskaïa décrit la violence extrême qui frappe la population tchétchène, l’armée russe qui pille, viole et tue en toute impunité, la délation et les règlements de compte. Effectuant une enquête sur un centre de détention de l’armée en Tchétchénie en 2001, elle est séquestrée plusieurs jours par les forces russes pour avoir « enfreint les règlements en vigueur pour les journalistes ». En 2002, elle gagne en notoriété en servant de négociatrice lors de la prise d’otages perpétrée par un commando tchétchène dans un théâtre de Moscou. En 2004, elle tombe gravement malade après avoir bu du thé dans l’avion qui l’amène à une nouvelle négociation avec des preneurs d’otages dirigés par le séparatiste islamiste Chamil Bassaïev dans l’école de Beslan, qui fera 344 morts civils (dont 186 enfants) après l’assaut des forces spéciales russes. A l’époque, ses collègues parlent de « tentative de meurtre ». Le jour de son assassinat, elle terminait la rédaction d’un article illustré de photos sur la torture commise par l’armée du Premier ministre pro-russe de la Tchétchénie Ramzan Kadyrov.
Vladimir Poutine « la détestait »
Anna Politkovskaïa avait beaucoup d’ennemis. « Il est évident que la première version [de son assassinat] qui vienne à l’esprit, déclare le rédacteur en chef du journal Novost, est celle d’un meurtre lié à ses activités professionnelles ». « Aujourd’hui, renchérit la rédaction de Novaïa Gazeta sur son site web, nous ne savons pas qui l’a tuée ». Qui est le commanditaire de ce « contrat » crapuleux ? Nul ne le sait encore, mais on peut aisément laisser vagabonder son imagination… Les ultranationalistes russes ? Ramzan Kadyrov, l’homme fort de Tchétchénie soutenu par le Kremlin, qu’elle avait traité de « Staline » et de « froussard armé jusqu’aux dents » sur les ondes de Radio Liberté ? Mourat Ziazikov, le président d’Ingouchie, cette petite république du Caucase, qu’elle avait vivement critiqué en 2004 ? La « cinquième colonne », au sein de laquelle certains cercles du pouvoir russe aimeraient opportunément voir démasquer un meurtrier ? Les services de sécurité, qu’elle soupçonnait de l’avoir empoisonnée dans l’avion qui la transportait vers Beslan en 2004 ? Ou Vladimir Poutine lui-même, qui n’a daigné réagir à l’annonce de son assassinat que le 10 octobre ?
« Il la détestait », rappelle le politologue Stanislav Belkovsky. Et elle le lui rendait bien. « Parce qu’il n’aime pas son peuple ! », martelait-elle dans son livre « La Russie selon Poutine », où elle dénonçait le cynisme du « tsar » du Kremlin et sa responsabilité dans la corruption qui pullule dans les services de l’Etat et dans les « petits arrangements » qui relient aujourd’hui police, justice, « services » et mafia en Russie.
« Le signal d’une crise majeure »
Comme l’indique le Commissaire européen aux droits de l’homme, « ce meurtre est le signal d’une crise majeure concernant la liberté d’expression et la sécurité des journalistes en Russie ». Cet assassinat d’une journaliste est aussi l’assassinat d’une voix indépendante, d’une voix d’opposition, qui laisse présager le pire. Un nouveau verrou vient de sauter, désormais il ne fait pas bon exprimer des opinons divergentes ou dissidentes en Fédération de Russie. Et comment ne pas être choqué par le double langage du gouvernement français et par la récente remise des insignes de Grand croix de la Légion d’honneur à Vladimir Poutine, signe des relations « excellentes à tous égards », selon Jacques Chirac, entre les deux pays. Il est vrai que la Russie est devenue un « partenaire fiable » en matière de fourniture d’énergie…
Gérard ROUY
(1) Ouvrages publiés en français : « Voyage en enfer : journal de Tchétchénie », 2000 (Robert Laffont) ; « Tchétchénie, le déshonneur russe », 2003 (Buchet-Chastel) ; « La Russie selon Poutine », 2005 (Buchet-Chastel) ; « Douloureuse Russie, 2006 » (Buchet-Chastel).