« Si on veut vraiment recueillir le témoignage de la prostituée, il faut du temps, parce que ça fait mal de dire tout ça. On ne peut pas le faire en une demi-heure ou une heure. Il faut aller au bout de l’écoute. » Bernard Lemettre, le président du Mouvement du Nid, a l’habitude d’être sollicité par des journalistes. Aussi bien pour apporter son témoignage de président d’une association qui milite pour un monde sans prostitution que pour servir d’intermédiaire auprès de prostituées (1) pour des interviews. Il y a encore quelques jours, l’équipe de Jean-Luc Delarue l’appelait pour obtenir des témoignages de prostituées sur le plateau de l’émission « Ça se discute » (France 2). Avec pour promesse : « On fera en sorte qu’on ne puisse pas les reconnaître »… « Très peu [de prostituées] acceptent de se montrer parce que ce serait les enfermer dans ce rôle, dans la prostitution », précise-t-il.
Bernard Lemettre a encore en mémoire cette prostituée qui, il y a plusieurs années, a accepté de témoigner face à Mireille Dumas. A l’époque, ses enfants étaient petits. Aujourd’hui ils ont grandi et entendent encore : « Ta mère, c’est une pute ! » Trop souvent, « les journalistes recherchent du sensationnel, regrette le président du Nid. Ils parlent par exemple de "filles de joies" mais ce ne sont pas des "filles de joie" ! » Quand il est sollicité, le Mouvement du Nid cherche donc à nouer une relation de confiance avec le journaliste. Ce qui est évidemment beaucoup plus facile quand ce dernier a le temps. Ce qui est également très rare, reconnaissons-le, dans la profession… « Ce qui nous intéresse, c’est la personne, c’est d’avoir en face de nous quelqu’un de sensible », développe-t-il, avec des questions du type : « Qui est ce journaliste ? Va-t-il vraiment m’écouter ? »
« Au bon endroit avec les bonnes personnes »

- Le producteur Christophe Barreyre et Bernard Lemettre, président du Mouvement du Nid
Bernard Lemettre avait déjà eu l’occasion d’expliquer au Club de la presse - et il a eu l’occasion de le redire ce 12 avril à l’occasion d’un atelier réflexion organisé par le Club à la Condition publique de Roubaix sur le « traitement médiatique de la prostitution » - qu’une telle démarche se prépare et qu’elle nécessite un certain recul. Notamment vis-à-vis de certains discours stéréotypés du style : « Je suis prostituée, personne ne me force et je suis bien heureuse comme cela » (2). « On n’a pas le même discours quand on y est depuis longtemps [dans la prostitution, NDLR] et quand on essaie de s’en sortir », insiste Bernard Lemettre.
Ce discours de la « prostituée heureuse », Hubert Dubois l’a aussi entendu maintes fois alors qu’il tournait un documentaire pour TF1 sur la traite des femmes, qui l’a mené durant plusieurs mois en Moldavie, au Monténégro, en Albanie, en Europe occidentale… Un peu étonné tout de même par ce qu’il entendait, il a fini par se demander s’il était « au bon endroit » et s’il rencontrait « les bonnes personnes ». Aujourd’hui, il est persuadé que oui. Simplement, avoir un discours critique sur la prostitution ou faisant preuve d’un certain recul, quand on est soi-même en première ligne, n’est une démarche ni facile ni évidente. Instinct de survie, volonté de se protéger, parole contrainte : il voit un peu de tout cela derrière cette façon de s’afficher « volontaires ».
Trois acteurs : la prostituée, le proxénète, le client

- Le photographe Marc Helleboid et le réalisateur Hubert Dubois
Après un deuxième documentaire (tourné pour une soirée Thema d’Arte) explorant le « modèle » néerlandais de la prostitution, Hubert Dubois s’est aperçu qu’il manquait, à côté de la prostituée et du proxénète, un troisième acteur : le client. C’est cette réflexion qui l’a poussé à réaliser, avec sa consœur Elsa Brunet, « Les Clients », un documentaire produit par Rue Charlot Production et diffusé le 7 avril dernier sur l’antenne nationale de France 3. C’est la projection de ce documentaire, tourné dans la métropole lilloise et en Belgique (lire notre article précédent), qui a ouvert notre débat du 12 avril. A l’écran, le témoignage de six clients (actuels ou passés) de la prostitution, qui légitiment cette pratique par les arguments habituels : les besoins irrépressibles de l’homme, les pratiques sexuelles refusées par les épouses, un substitut à l’adultère, etc.
Au total, peu de remise en cause de leurs habitudes, qui ne font finalement qu’alimenter un trafic peu ragoûtant. Un seul d’entre eux fait exception. De l’aveu même du commentaire, ce témoin a « surpris » l’équipe. En contre-jour face à la caméra, il parle de ses visites aux prostituées du Vieux-Lille comme d’une drogue dont il essaie d’espacer les prises, réussissant parfois à repousser de quelques jours son prochain passage à l’acte. Avec évidemment ce paradoxe : tout en reconnaissant qu’acheter le corps de l’autre n’est pas justifiable, il continue à s’y prêter.
Bref, « Les Clients » affiche un ton assez différent des reportages un peu sensationnalistes ou accrocheurs que la télévision programme parfois. Et si le placement d’un documentaire dans la programmation d’une chaîne est toujours compliqué, celui des « Clients » a également nécessité une explication sur les partis pris de l’équipe. Ici, c’est le témoignage qui prime (3). Christophe Barreyre, le producteur, avoue d’ailleurs qu’il ne l’aurait « pas proposé à TF1 ou à M6 ». Non pas par jugement de la ligne rédactionnelle de ces deux chaînes, mais du fait de l’absence, dans leur grille, de « case documentaire ». Pour lui, le sujet ne se prêtait pas aux contraintes du reportage (4).
Le client, grand absent des débats médiatiques

- Le sociologue Saïd Bouamama
Le sociologue Saïd Bouamama est le premier à se féliciter du choix rédactionnel décalé d’Hubert Dubois, lui qui estime que le client est le grand absent des débats concernant la prostitution. Il n’y voit que deux exceptions : une ébauche due au mouvement féministe, ainsi que certains témoignages de prostituées, qui « avaient déjà dit beaucoup de choses sur les clients ». A la demande du Nid, Saïd Bouamama a coordonné une enquête sociologique sur les clients de la prostitution (5), qui cherchait à répondre à une question : « Pourquoi un homme en vient à considérer que le sexe devient, à un moment donné, une valeur marchande ? » La prise de contact s’est faite par la publication de petites annonces, qui ont reçu 500 réponses sur toute la France, émanant de toutes les couches de la population. Il a obtenu le même type de justifications que celles recueillies dans le documentaire, mais à une échelle, évidemment, bien plus importante.
Le photographe Marc Helleboid a, lui aussi, effectué cette quête du témoignage. Son travail, également réalisé en lien avec le Nid, a donné lieu à une exposition de photographies accompagnées de courtes citations de clients de la prostitution. Marc Helleboid, qui n’est pas journaliste, possède un réel avantage sur ses collègues, quasiment un luxe inaccessible pour ces derniers : il a du temps devant lui. « Je ne travaille jamais dans l’urgence, à l’inverse du photographe de presse », explique-t-il. Généralement, ses projets s’étalent sur plusieurs mois, voire un an. Mais, malgré ce temps qui permet de tisser des liens de confiance, certains ont refusé jusqu’à se faire photographier la main, de peur d’être reconnus.
« Certains ont dû réfléchir à leur parcours »

- Le photographe Marc Helleboid
« Certains ont dû réfléchir à leur parcours parce qu’ils n’ont pas trouvé le bonheur dans la prostitution, confie néanmoins Marc Helleboid. Donc témoigner est une possibilité pour eux de donner un message aux autres. » Auprès de ceux-là, la volonté du photographe de sensibiliser un public jeune lui a valu plutôt un bon accueil. Une réflexion et la remise en cause de certaines pratiques : c’était là aussi le but poursuivi par Hubert Dubois avec son documentaire. Lui-même a beaucoup évolué dans sa façon d’appréhender la prostitution au fur et à mesure qu’il travaillait sur le sujet. Il le reconnaît : « Au départ, je n’avais pas de position particulière sur la prostitution. Je me disais : "S’il y a des femmes volontaires pour cela…" » « Je me suis rendu compte qu’en prenant le temps d’en parler, en prenant du recul, on évolue dans sa manière de voir, continue-t-il. On ne se limite plus à l’aspect prostitution volontaire ou forcée, que l’on qualifie de "bonne" et de "mauvaise" prostitution. »
Aujourd’hui, il est persuadé que l’on ne choisit jamais de se prostituer, qu’il s’agisse d’une contrainte physique ou de la contrainte due à une situation personnelle. Cette conviction, il se l’est forgée en particulier en écoutant parler d’anciennes prostituées. L’une d’entre elles en parle très bien dans « Les Clients ». Elle se faisait appeler dans les années 1970 Ulla et s’affichait à la tête d’un mouvement de prostituées à Lyon. Ayant raccroché aujourd’hui, elle explique avec des mots simples le mythe, que beaucoup de clients aiment à croire, de la prostituée libre. Pour elle, cette idée, ce sont les prostituées elles-mêmes qui la véhiculent auprès des clients. « On ne leur raconte pas notre vie… », remarque-t-elle.
Ludovic FINEZ (avec Barbara SIX)
(1) La prostitution n’est certes pas exclusivement féminine. Elle est tout de même, dans une écrasante majorité, exercée par des femmes. Nous avons pris le parti, dans ce texte, d’écrire le mot « prostituée » au féminin.
(2) Le Nid se différencie des « abolitionnistes », partisans d’une interdiction légale de la prostitution. En revanche, le Nid milite clairement pour la disparition de la prostitution par l’éducation, estimant que toute prostitution est une forme d’esclavage et d’avilissement. Ce n’est pas la position adoptée par une autre association, le GPAL (Groupement de prévention et accueil lillois), dont le directeur assure que certaines prostituées ont fait ce choix en toute connaissance de cause et sans contrainte extérieure. L’association affiche plus des messages pour la prévention des risques, mais sans remettre en cause la prostitution elle-même. Le GPAL est (avec d’autres structures) à l’origine de la campagne choc affichée actuellement sur les bus lillois, avec photo suggestive et pour slogan : « Clients, sans préservatif, je ne monte pas ! » Le GPAL est également présent sur le terrain, grâce notamment à une camionnette qui sillonne les rues de Lille et dans laquelle les prostituées peuvent trouver un peu de réconfort.
(3) Hubert Dubois et Elsa Brunet ont également interrogé des prostituées et d’anciennes prostituées.
(4) Entre autres différences, le documentaire a une durée supérieure au reportage. « Les Clients » est un documentaire de 52 minutes.
(5) A lire : « Les clients de la prostitution : l’enquête », de Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, aux Presses de la Renaissance (2006). Ce livre a été écrit à partir de l’enquête sociologique en question.