Jeudi 30 novembre, toute la presse française ou presque titrait sur un événement annoncé depuis des années, à savoir la candidature de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007. Dans la presse régionale, l’annonce a pris un tour un peu particulier. On se souvient de la candidature de Jacques Chirac, en novembre 1994, dévoilée dans les colonnes de La Voix du Nord. Le résultat d’une lutte acharnée des journalistes du quotidien lillois pour arracher ce « scoop » ? Pas du tout. C’est Jacques Chirac lui-même qui avait décroché son téléphone. Le rédacteur en chef de l’époque de La Voix du Nord, André Soleau, raconte d’ailleurs l’épisode dans un livre qu’il vient de signer, La Voix du Nord. La grande braderie (éditions L’Harmattan).
En visite le lendemain à Lille, le maire de Paris avait accordé une interview à la rédaction parisienne du quotidien régional. Le soir même, après quelques tentatives infructueuses -qu’André Soleau met sur le compte d’une « secrétaire […] remplaçante occasionnelle [qui] ne brillait pas par sa vivacité d’esprit »- avait rappelé lui-même pour que sa candidature soit annoncée dans le papier en question. André Soleau explique que le président avait choisi La Voix du Nord « parce qu’il jugeait la presse régionale plus à l’écoute des préoccupations des Français que les journaux parisiens ». Une stratégie politique comme une autre, qui avait apparemment entraîné l’effet escompté.
Le choix des journalistes ? « Ça s’est fait comme ça… »
Depuis quelques jours, il se disait et il s’écrivait que Nicolas Sarkozy cherchait à frapper plus fort que son prédécesseur. Retenant les leçons de ce dernier, c’est également dans la presse régionale qu’il a choisi de se déclarer. Mais pourquoi se contenter d’un titre quand une soixantaine existent en France (presse quotidienne départementale comprise), lus par environ 18 millions de personnes ? C’est donc pour un entretien envoyé à tous ces journaux qu’a opté le patron de l’UMP. Une dépêche AFP datée du 29 novembre explique que « selon Michel Comboul, président du Syndicat de la presse quotidienne régionale (SPQR) [l’organisation patronale de la profession, NDLR], c’est le président de l’UMP qui est à l’origine de l’entretien. »
Au SPQR, que nous avons joint au téléphone, on explique que Michel Comboul, par ailleurs PDG du groupe Nice matin, et Jacques Camus, PDG de La République du Centre et président de la commission de l’information du SPQR, ont piloté l’organisation. Six journalistes ont été retenus pour mener l’interview, représentant autant de titres : Jean-Yves Boulic (Ouest-France), Jacques Camus (La République du centre), Francis Laffon (L’Alsace), Philippe Noireaux (L’Yonne républicaine), Pierre Taribo (L’Est républicain) et Dominique Valès (La Montagne). Comment ont-ils été retenus ? Il n’y a pas « eu forcément de choix, ça s’est fait comme ça… », tente-t-on d’expliquer maladroitement du côté du SPQR. L’entretien a été réalisé mercredi 29 novembre au matin, au siège de l’UMP.
Une fuite dans « Libération »
L’interview aurait dû être réservée à la presse régionale mais la rédaction de Libération se l’est procurée, pour la publier sur son site mercredi vers 18h. Par la-même, le journal (à qui les JT du soir ont emboîté la pas) réalisait un « scoop » à partir d’une information jugée le lendemain par Renaud Dély lui-même, rédacteur en chef au quotidien, comme un non-événement… Interrogé par France Inter dans le journal de 8h, il expliquait en effet que Libération « n’a pas souhaité se plier à l’agenda de Nicolas Sarkozy et à son agenda présidentiel. On s’est dit : après tout, pourquoi attendre l’embargo fixé par le ministre de l’Intérieur pour dévoiler cette information, ô combien capitale, puisque je vous rappelle quand même que la candidature de Nicolas Sarkozy, il nous l’a annoncée il y a déjà presque quatre ans […]. » « On n’est pas là, ni nous ni nos confrères, pour faire la communication de Nicolas Sarkozy -et tout le monde le comprend bien- mais pour faire de l’information », concluait le journaliste.

De leur côté, les journaux régionaux et départementaux ont été prévenus mardi soir de la réalisation de l’interview. L’initiative n’a pas été bien prise par tout le monde. Le texte, illustré de photos, déjà titré et accompagné d’un chapeau, est arrivé mercredi en fin de journée, par courriel, dans les rédactions. Auparavant, précise Le Monde dans son édition du 30 novembre, l’entretien avait été « renvoyé [à l’entourage de Nicolas Sarkozy, NDLR] pour relecture », puis « retourné à leurs auteurs vers 17 heures ». Les photos, distribuées par l’agence MaxPPP, qui gère un réseau d’échanges pour les titres de PQR, ont-elles été « validées » ? Pas de précision à ce sujet.
« L’absurdité d’une communication poussée à l’extrême »
Sud Ouest, qui a tout de même consacré sa une à l’« événement », a cependant refusé de diffuser une interview à laquelle sa rédaction n’avait pas participé. Dans un édito paru le même jour, Bruno Dive, de la rédaction parisienne du journal, parle même des « limites et [de] l’absurdité d’une communication poussée à l’extrême, qui finit par tourner sur elle-même et perdre de vue son objet même ». Une nuance tout de même : le site internet du journal présentait des extraits de l’interview jeudi matin. Tous les titres régionaux et départementaux ont, semble-t-il, fait leur titre principal de première page sur cette déclaration de candidature. Certains ont publié l’entretien dans son intégralité, comme La Voix du Nord (sur une pleine page), d’autres n’ont retenu que des extraits, comme Nord Eclair.
Dès sa une, Nord Eclair a d’ailleurs choisi d’exprimer quelques réserves sur la méthode employée. Sous le titre « Le "oui" de Sarkozy » (accompagné d’une photo de l’intéressé, mais pas choisie parmi celles envoyées par MaxPPP), l’accroche évoque « la réalisation particulière de l’interview ». En pages intérieures, le rédacteur en chef prend également la plume pour donner son sentiment : pour Jean-René Lore, « le procédé s’apparente autant à une opération de communication qu’à une forme normale de l’information ». « Pour notre part, précise-t-il, nous avons choisi de traiter cette information de la façon qui nous a semblé la plus appropriée et la plus journalistique ». A savoir : la double page consacrée à la déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy s’ouvre sur une analyse, tandis que les extraits de l’interview sont à lire en « pied » de la deuxième page. Ces derniers sont surmontés de la mise au point évoquée plus haut.
La société audiovisuelle de l’UMP
Joint au téléphone, Jean-René Lore nous a confirmé qu’il avait trouvé le procédé « un peu cavalier dans le sens où on est prévenus très tard ». Par ailleurs, le rédacteur en chef voit clairement « un volet communication dans cette opération », auquel il fallait appliquer « un bémol, une prise de recul ». « J’ai toujours constaté avec une pointe d’agacement que les grands politiques savaient trouver la presse régionale au moment des élections », ajoute-t-il. « Là, je trouve que Sarkozy se ménage toutes les unes [des journaux] de France et de Navarre plus une ou deux pages à l’intérieur. » « Pour autant, il y a aussi un volet information », estime-t-il, pour justifier le choix de publier des extraits de l’entretien.
Dans son édition du 7 novembre, Le Monde révélait déjà que le président de l’UMP dispose des services d’une société audiovisuelle, ETC, pour réaliser des images dans ses meetings. Seuls les cadreurs travaillant pour ETC ont accès à certains endroits de la salle. La société a par ailleurs des moyens qui feraient rêver n’importe quelle chaîne, publique ou privée, puisqu’elle possède une « petite caméra fixée sur un bras articulé qui permet de filmer le public » depuis les airs. Plans spectaculaires garantis. ETC met ensuite gratuitement ses images à disposition des chaînes, qui ne se sont pas privées de les utiliser pour alimenter les journaux télévisés. Certaines par manque de moyens pour faire leurs propres sujets, d’autres parce que « celles fournies par l’UMP sont d’excellente qualité », comme l’explique au Monde « un responsable » de la chaîne Public Sénat.
Ludovic FINEZ