Le développement du numérique, depuis les années 2000, a entraîné des effets pour le moins pervers. La crise financière les a amplifiés. « A la fin des années 90, explique Carlos Munos Yagué (1), vice-président de l’Union des photographes professionnels (UPP), envoyer des images était encore un exercice relativement difficile. Il y avait une bande passante assez étroite faisant que cela n’était encore maîtrisable que par des professionnels. Aujourd’hui, l’envoi est devenu d’une facilité déconcertante ».
Ces mutations technologiques contribuent à détruire l’économie de la photographie de presse. Les professionnels doivent faire face à la concurrence des banques d’images low cost et à celle des photographes amateurs. Pour qui garde la presse comme unique terrain d’action, la vie est devenue particulièrement difficile. La crise financière a d’autant plus aggravé leur condition.
Pour les photojournalistes, il apparaît de plus en plus compliqué de défendre le sens de leur métier, de vivre en conformité avec leur déontologie. « Ils veulent des images, mais ils ne veulent pas de photojournalistes », dénonce Munos Yagué à propos de certains éditeurs de presse. « Ils veulent des gens qui leur envoient des images pour tartiner sur leurs supports, (..) pour remplir de contenu comme on remplit une boîte de conserves de petits pois. Pour vendre ».
Le jugement est sévère. Mais il veut ainsi expliquer que, pour vivre, le photojournalisme n’a d’autre choix que de s’affranchir du seul terrain des médias. Certains assument d’ailleurs, à l’instar de Gérard Rancinan qui reproche aux photojournalistes leur « esprit militant et de caste ». « Nous ne sommes pas photojournalistes, nous sommes des photographes les yeux grand ouverts sur le monde » affirme-t-il.

- " Tu aimes la photo ? Photographie pour le plaisir mais laisse les pros le faire pour manger !! "
Ce graphiti peut être lu sur le mur d’expression de l’exposition d’Olivier Touron à la maison Folie Beaulieu de Lomme.
Dans cet esprit, il ne devrait donc y avoir aucune différence entre un photographe de mode, de publicité, d’illustration, entre un portraitiste et un photoreporter. Où sont les aînés comme Claude Azoulay, Marc Riboud, Paul Almasy, Roger Pic, et tant d’autres ? Fort heureusement, ils avaient déjà ouvert le débat il y a une trentaine d’années en se posant la question de l’avenir du photojournalisme.
En 1981, ils s’étaient exprimés dans une revue, "Trimédia", qu’éditait l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (2). Marc Riboud prévoyait alors que la (bonne) photo sur papier « deviendrait un luxe ». ¨Paul Almasy avait compris que « le photojournalisme comme nous l’avons connu jusqu’ici, c’est fini. Il faut s’adapter aux nouveaux médias ». Jacques Windenberger envisageait déjà la diversification. Questionné sur l’avenir du photojournalisme, il le voyait « Difficile, si la presse n’utilise pas mieux la photographie de reportage… Encourageant peut-être si l’on parvient à trouver des débouchés nouveaux dans d’autres secteurs (publics par exemple) et si le photojournalisme élargit ses champs de compétence (réalisateur, enseignant, chercheur…). »
Parmi le débouchés qui ont été trouvés depuis, qui sont de plus en plus exploités, on trouve désormais les expositions et, phénomène plus récent et lu complexe, les galeries. Des festivals comme celui des « Rencontres » d’Arles ou « Visa pour l’Image » de Perpignan, avaient donné le ton. D’autres sont apparus, comme Photomed. Aujourd’hui, ce sont les galeries de photojournalisme qui tendent à se développer à Paris. On connaît ainsi la galerie Polka, créée par Adélie et Edouard Genestar, « La Petite Poule Noire », de Guillaume Binet, « Fait et Cause », la galerie Magnum, la galerie de « l’Instant », etc.
Ces galeries oscillent entre la photo de reportage pur et la photo d’art, posée, de montage. Mais toutes trouvent un argument éloquent. Il est notamment donné par Guillaume Binet. Dès les premières heures du « printemps égyptien », ce confrère se trouvait au Caire, appareils en bandoulière. Aucun média français n’a publié ses photos. Avec d’autres confrères, il a donc présenté une exposition, dans sa galerie, consacrée aux printemps arabes. Le titre : "Révolutions". Si ce travail d’exposition apparaît comme une alternative et n’est pas exempt d’échanges riches avec le public, le patron de la "Petite Poule Noire" n’en demeure pas moins convaincu que la vocation d’un photoreportage reste d’être publié.
C’est l’enjeu de celles et ceux qui partent partout dans le monde : témoigner à travers leurs images. Témoigner, parfois, au péril de leur existence.
Philippe Allienne
(1) France Culture – le photojournalisme sort du cadre – 2011
(2) « Trimédia » - Dossier « Profession photojournalisme » - Paul Almasy – Automne 1981