« Le livre a été plutôt bien perçu. » C’est du moins ce que croit savoir Bertrand Gobin, qui vient de recevoir le prix Gondecourt, pour son livre « Le secret des Mulliez », paru aux éditions La Borne Seize. Remis depuis 2002, le prix Gondecourt (du nom de ce village situé près de Seclin) est évidemment un clin d’œil à son -presque- homonyme, le célèbre Goncourt. C’est aussi un véritable prix, remis par un jury, notamment composé de journalistes et d’avocats, à un livre faisant œuvre d’enquête journalistique (1).
Cette année, c’est donc un Rennais qui a reçu le prix, journaliste au magazine Linéaires, spécialisé dans la grande distribution alimentaire. Bertrand Gobin avait eu l’occasion de parler au Club de la presse de son enquête (2), menée avec l’aide d’un analyste financier, qui signe sous le pseudonyme de Guillaume d’Herblin. Au passage, il réaffirme fermement que ce dernier n’est pas un membre de la famille Mulliez, malgré ce que certains continuent à soutenir devant lui… Ce travail de deux ans a notamment consisté à décrypter le montage juridique qui lient les entreprises de la « galaxie Mulliez » (Auchan bien sûr mais aussi Atac, Pizza Paï, Flunch, Boulanger, Décathlon, Norauto, Kiabi…) à la famille sans pour autant -subtilité très importante- constituer un groupe. Aucune « action Mulliez » ne s’est en effet jamais retrouvée en bourse, mettant ainsi l’empire à l’abri des raids hostiles. Et accessoirement des obligations de publication d’informations à destination de la communauté financière…
Un subtil pacte familial
Si on y ajoute le pacte familial de 1955 qui empêche que la propriété quitte le clan, on est bien face à un montage des plus étonnants dans l’histoire du capitalisme français. Bertrand Gobin affirme d’ailleurs dans son livre que c’est notamment pour avoir sous-estimé ce fonctionnement subtil et complexe (ainsi que l’attachement familial à la « poule aux œufs d’or ») que les approches du géant américain de la distribution Wall Mart se sont soldées par un échec. Le flou, volontairement entretenu par la famille Mulliez, a d’ailleurs longtemps conduit les journalistes à reprendre des formules approximatives, voire inexactes, pour qualifier le mode de gouvernance de ce véritable empire.

- Bertrand Gobin lors de l’atelier réflexion du Club, le 1er juin dernier, sur les relations entre médias et grande distribution
{ Photo : Emmanuelle Theyrez }
La clé de ce fonctionnement, Bertrand Gobin est allé la chercher à la source, passant des heures dans les greffes de tribunaux de commerce de Lille et de Roubaix-Tourcoing, ainsi qu’en Belgique. Il a également aligné plus d’une centaine d’entretiens : anciens cadres, syndicalistes, journalistes, voisins, amis, membres de chambres de commerce... « C’est le "b-a ba" de l’enquête, commente-t-il, vérifier les faits, les recouper. » « Plein de gens m’ont donné des parcelles d’information mais personne ne s’est mis à table en me disant : "Je vais tout vous raconter". » En dévoilant par le détail au lecteur ses démarches et la technique qu’il a employée, il donne d’ailleurs de la chair à son livre, dont l’exposé technique seul aurait pu rebuter plus d’un lecteur. Bertrand Gobin confie d’ailleurs que lorsqu’il lit un reportage de guerre, rien ne le frustre plus que de ne pas savoir dans quelles conditions le rédacteur a pu enquêter, rédiger et envoyer sa copie. Toutes proportions gardées, c’est un peu ce qu’il fait ici, détaillant par exemple le jeu du chat et de la souris mené avec le patriarche d’Auchan, Gérard Mulliez. Le personnage sait se faire tantôt déroutant, tantôt affable… tantôt franchement menaçant…
Conversations téléphoniques ubuesques
Nous avons déjà eu l’occasion sur ce site (2) de décrire les conversations téléphoniques ubuesques, ainsi que les coups de gueule que Bertrand Gobin a essuyés devant son refus de confier à Gérard Mulliez son manuscrit avant parution. Après la sortie du livre, ce dernier ne s’est pas manifesté, mais l’auteur a eu l’occasion de discuter avec quelques membres de la famille. Selon lui, ils ont reconnu que l’ouvrage ne contenait « pas d’erreurs » et « que ce n’est pas un [un travail] à charge ». « [Dans ce livre] on lève le voile sur ce grand empire. On explique qu’ils [les Mulliez] sont allergiques à l’impôt et qu’ils préfèrent l’optimisation fiscale, mais il n’y a pas matière à scandale. » « L’un des membres du Conseil central familial m’a envoyé un petit mot : "Bravo pour ce bouquin que j’ai dévoré le week-end dernier" », confie-t-il.
Les représentants syndicaux qu’il a eu au téléphone s’y retrouveraient également, satisfaits de voir enfin un coin du voile se lever. Certains s’organisent d’ailleurs pour passer des commandes groupées de l’ouvrage. En revanche, les « petits chefs » réagiraient moins bien. Ainsi, l’auteur assure détenir des « traces écrites » émanant de directeurs régionaux ou de directeurs de magasins Atac demandant à leur personnel de ne pas lire le livre. « Chaque fois que quelqu’un dit : "Ne parlez pas du livre", ça me fait de la pub », relativise-t-il.
2.500 exemplaires vendus
Inconnu du monde de l’édition, du moins avant de sortir son livre, Bertrand Gobin a opté pour le système de l’auto édition. Aujourd’hui, il a vendu environ 2.500 exemplaires, tous écoulés par le biais de son site internet (3). Il a en effet choisi de ne pas avoir recours aux réseaux de vente habituels. « Je le ferai peut-être, sûrement d’ailleurs, mais pas pour le moment », explique-t-il, en confiant qu’une grande enseigne l’a contacté pour lui faire part de son intérêt. Pour le moment, le journaliste tient au lien particulier créé avec ses lecteurs par ce mode particulier de distribution. La parution du livre a ainsi entraîné de nombreux témoignages spontanés, sur des « expériences heureuses ou malheureuses », provenant « de salariés, de voisins, beaucoup d’anciens Roubaisiens… » « Je ne sais pas encore comment je les valoriserai, avoue-t-il, mais je les valoriserai. »
Le rythme actuel des ventes -dont la moitié provenant de la région et un nombre important de Roubaix et des communes environnantes- lui fait d’ailleurs penser qu’il devra probablement faire un retirage « avant Noël ». Un deuxième tome est également prévu, plus dédié à la vie des enseignes qu’à la vie de la famille Mulliez. Maintenant qu’il est bien identifié, Bertrand Gobin s’attend d’ailleurs à ce que son travail soit grandement facilité.
Ludovic FINEZ
(1) Les précédents prix Gondecourt ont été remis à Denis Robert (pour « La Boîte noire », éditions les arènes), Daniel Carton (pour « Bien entendu c’est off ! », aux éditions Albin Michel) et Pierre Ballester (pour « LA Confidential », aux éditions de La Martinière). Le prix n’a pas été remis l’année dernière.
Contacts : Frédérick Lecluyse (06 08 28 84 43) ou Frédéric Lépinay (06 80 23 53 86).
(2) A lire également à ce sujet sur notre site :
Médias et grande distribution : des relations difficiles ?
Les péripéties d’un journaliste sur la piste du « Secret des Mulliez »
(3) www.lempiredesmulliez.com