La Voix du Nord, Nord Éclair, Nord Matin, Liberté, La Croix du Nord : il n’y a pas si longtemps, Lille et Roubaix comptaient cinq sièges de journaux quotidiens régionaux, souvent marqués politiquement ou, du moins, avec une ligne éditoriale bien définie. Aujourd’hui, Nord Éclair est une filiale de La Voix du Nord, Nord Matin n’existe plus, Liberté et La Croix du Nord sont devenus hebdomadaires (1).
Mais, avec un rien de provocation, on pourrait écrire que Lille compte toujours cinq quotidiens. En février dernier, Metro investissait la métropole en créant une édition lilloise du quotidien gratuit. Depuis, 20 Minutes et Lilleplus lui ont emboîté le pas. Chaque matin, des dizaines de milliers d’exemplaires sont distribués à la sortie des stations de métro, aux abords des universités ou déposés dans des présentoirs.
« Metro », « 20 Minutes » et « Ville Plus »
Metro International est une filiale du groupe suédois Kinnevik. Au départ spécialisé dans l’industrie, l’agriculture et l’exploitation du bois, Kinnevik s’est diversifié, notamment dans les nouvelles technologies, la télévision, la radio et l’édition.
Le quotidien gratuit Metro, créé en 1995 à Stockholm, compte aujourd’hui quarante éditions dans seize pays. En France, TF1 possède 34 % du capital du journal, diffusé à Paris, Marseille, Lyon, Toulouse, Lille et Bordeaux. Une partie des exemplaires est imprimée sur les rotatives de France Soir.
20 Minutes, lui, est l’émanation d’un groupe norvégien, Schibsted, spécialisé dans la presse. Ce dernier a longtemps possédé les deux plus grands quotidiens norvégiens, avant d’investir dans les deux plus grands titres suédois et estonien. En France, 20 Minutes diffuse dans les mêmes villes que Metro. Ouest France détient 50 % du capital de 20 Minutes France et des accords d’impression existent avec son imprimerie, ainsi qu’avec celle du Monde.
Le réseau « Ville Plus », créé en partenariat par Hachette et la Socpresse est quant à lui une réaction de la presse régionale à l’arrivée des gratuits. Il compte quatre quotidiens : Lyonplus (édité par Le Progrès), Bordeaux7 (Sud Ouest), Marseilleplus (La Provence) et Lilleplus (La Voix du Nord).
Équipes réduites au minimum
Les éditions locales des quotidiens gratuits travaillent avec des équipes de journalistes réduites au minimum, pour fournir en moyenne deux pages d’actualité générale (2).
À Metro Lille, on compte deux permanents pour les textes et photos, qui ne disposent pas encore d’un bureau (ce qui serait sur le point de se faire). Les trois journalistes de Lilleplus sont quant à eux au siège de Nord Éclair, à Roubaix. La rédaction de 20 Minutes, installée dans des bureaux près de la gare de Lille, semble la moins mal lotie : trois journalistes permanents (dont un spécialisé en sport) et un volant d’une dizaine de pigistes réguliers, dont trois photographes.
« L’information a un coût » mais...
A la création de Lilleplus, quelque peu décidée dans l’urgence, André Soleau, à l’époque directeur général de La Voix du Nord et de Nord Éclair et par ailleurs président de Lilleplus, avait livré le fond de sa pensée au quotidien national La Croix. « L’information a un coût », assurait-il, « distiller auprès du grand public l’idée que l’information est gratuite me paraît dangereux ». Pour justifier, quelques lignes plus loin, la sortie de Lilleplus...
« Nous allons lutter avec les mêmes armes », disait André Soleau, en parlant d’« occuper l’espace vital de la publicité ». Didier Dubois (qui a aujourd’hui quitté La Voix du Nord) avait pris part au projet. Invité à notre débat, il a repris la même argumentation : il ne fallait pas « laisser la place libre », pour éviter de revivre le coup des journaux gratuits de petites annonces qui, selon lui, ont entraîné pour les quotidiens régionaux des « pertes de marchés de publicité et d’intérêt de lecture ».
« Marchandisation de la presse »
Également invité ce mercredi, Jean-Louis Bouzin, rédacteur en chef de Liberté Hebdo, y voit pour sa part une dérive, « une marchandisation de la presse ». Pour lui, ces gratuits, « créés pour rafler le marché de la publicité », participent de la même logique que les concentrations, dont la plus récente illustration est l’œuvre de Serge Dassault, propriétaire, depuis le rachat de la Socpresse, d’un véritable empire de plus de soixante-dix titres (Le Figaro, L’Express, La Voix du Nord, Le Progrès...). « Cela ne peut pas ne pas avoir de conséquence sur le contenu des journaux et le pluralisme », insiste-t-il, « c’est une façon d’assurer une domination idéologique et de formater les opinions publiques ».
De son côté, Marie-Christine Debieuvre, chef d’édition à Nord Éclair Lille, a découvert l’intérêt des étudiants pour la presse gratuite, en particulier 20 Minutes. Elle donne régulièrement des cours à l’Efap (une école qui forme des attachés de presse), notamment pour des exercices de revue de presse. Bien souvent, elle ne les voit sortir de leur sac que la presse gratuite.
Quand elle en discute avec eux, ils évoquent des questions de prix, tout en estimant être assez informés par ces médias, pourtant largement dépourvus d’analyse et de mise en perspective de l’actualité. D’ailleurs, selon elle, la salle de lecture mise à leur disposition, qui propose pourtant un panel de la presse « payante », ne recueille que peu de succès.
« C’est une bonne chose de donner des habitudes de lecture », estime-t-elle, tout en se demandant : « Feront-ils l’effort par la suite (de se tourner vers des titres payants, NDLR), quand ils en auront les moyens ? » Marie-Christine Debieuvre a également pu mesurer les conséquences du succès des gratuits sur son travail de journaliste : « Nous recevons des consignes pour écrire plus court », confie-t-elle.
Le débat engagé avec le public a oscillé entre appels à « ne pas noircir le tableau » (sur le thème : « les journaux gratuits sont des médias comme les autres ») et dangers pour la démocratie et le débat d’idées d’une information aseptisée et lisse.
L’occasion était dès lors donnée à Olivier Aballain et Caroline Dijkhuis, jeunes journalistes à 20 Minutes Lille, également invités par le Club, d’exposer leur façon de travailler. Le public a pu découvrir deux professionnels visiblement passionnés par leur métier, soucieux de diffuser une information « de qualité » et de faire leur travail le mieux possible avec les moyens qui leur sont donnés.
« Il faut une presse d’opinion », estime Caroline Dijkhuis, tout en affirmant que le journal pour lequel elle travaille remplit un rôle nécessaire. Pour les deux journalistes, la pression des annonceurs n’existe pas (20 Minutes ne dispose pas pour le moment de régie publicitaire à Lille) et le choix des sujets est libre. À condition, tout de même, de respecter une stricte neutralité politique et religieuse. « Votre travail ne mérite-t-il pas d’être payé par le lecteur ? », a avancé une voix dans le public.
À l’étranger, la presse « populaire » a davantage souffert
Ces échanges ont également permis d’aborder les conséquences pour la presse payante de l’explosion de cette nouvelle forme de presse. Dans quelle mesure la désaffection pour les quotidiens payants serait-elle due à un repli sur les gratuits ?
Dans ce domaine, les études chiffrées ne pullulent pas. Le rapport commandé par le ministère de la Culture à Bernard Spitz, maître des requêtes au Conseil d’État, évoque un recul de 17 % en dix ans des lecteurs réguliers de la presse quotidienne chez les 15-24 ans.
Un dossier publié l’année dernière par L’Actu des Médias, magazine en ligne des étudiants en journalisme de l’IUT de Bordeaux, s’était penché sur le cas de nos voisins européens, dont certains ont une plus longue expérience que la France en matière de quotidiens gratuits.
En règle générale, les titres dits « populaires » auraient plus souffert que les quotidiens considérés « de qualité », notamment en Suisse et en Italie. Citons encore l’Allemagne, où « la presse gratuite n’a pas trouvé sa place », et l’Angleterre, où les tirages de la presse payante restent sans commune mesure avec la France.
Les responsabilités de la presse payante
Les interrogations ont également porté sur les propres insuffisances de la presse régionale ou nationale, qui expliqueraient une partie de leurs difficultés. Celle-ci ne doit-elle pas se renouveler, réfléchir à son contenu, à ses circuits de distribution, voire simplement redéfinir son format ?
La question se pose de façon particulièrement cruelle dans la région, où beaucoup d’observateurs redoutent pour Nord Éclair un scénario comparable à celui de Nord Matin. Racheté par Robert Hersant en 1967, le quotidien socialiste avait fini par disparaître, une quinzaine d’années après que ce dernier ait racheté, à son tour, en 1975, Nord Éclair.
Dans l’immédiat, il s’agit de savoir comment Nord Éclair adaptera sa voilure aux onze départs en clause de cession (suite au rachat de la Socpresse par Serge Dassault). On évoque avec insistance, pour les journalistes restant, des transferts vers la rédaction de La Voix du Nord (qui compte, elle, vingt et un départs).
Ce qui pourrait entraîner des fermetures supplémentaires d’agences locales pour éviter des doublons entre les deux concurrents d’hier, Nord Éclair et La Voix du Nord. Dans les zones concernées, un système de reprise par l’un des articles écrits par l’autre se mettrait en place, à l’image de ce qui s’est fait à Béthune et Villeneuve-d’Ascq. Quant à l’imprimerie roubaisienne de Nord Éclair, elle pourrait bien ne pas passer le premier trimestre 2005.
Ludovic FINEZ
Notes :
(1) La région compte un autre quotidien : Nord Littoral, à Calais, détenu par le groupe Voix du Nord. Citons également pour mémoire le quotidien polonais Narodowiec, édité à Lens et aujourd’hui disparu.Retour
(2) Les autres pages sont réalisées par une rédaction parisienne pour Metro et 20 Minutes. Chez « Ville Plus », c’est Lyonplus qui se charge des pages communes à toutes les éditions. Retour
À lire :
« Le défi des quotidiens gratuits. Montréal-Paris », Ludovic Hirtzmann et François Martin, éditions MultiMondes (octobre 2004). Une partie des informations ci-dessus sont tirées de cet ouvrage.