<p>La loi sur l’eau de 1964 a créé six bassins hydrographiques dans lesquels six agences de l’eau, établissements publics de l’Etat sous tutelle du Ministère de l’Ecologie et du Développement Durable et sous celle du Ministère chargé des finances agissent pour concilier gestion de l’eau et développement économique dans le respect de l’environnement.</p>

 
 
 

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vendredi 2 décembre 2005

« Libération » : « la transformation d’un groupe politique en groupe de presse » - 2 décembre 2005

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Agité récemment par une grève de quatre jours, le quotidien « Libération » est aussi l’objet d’un livre qui décape son histoire à l’acide. Son auteur, Pierre Rimbert, chercheur en sciences sociales ,était l’invité le 26 novembre de la Condition Publique, à Roubaix.
Photos Gérard Rouy : Pierre Rimbert, auteur de « Libération, de Sartre à Rothschild ».

Samedi 26 novembre, après quatre jours de grève - une première dans l’histoire du journal - et autant de jours d’absence dans les kiosques, Libération paraissait à nouveau. Dans un cahier central de quatre pages, baptisé Libélutte, « des salariés en lutte », expliquaient les raisons de leur mouvement, provoqué par l’annonce d’un plan de 52 suppressions de postes le lundi précédent. Mais ils écrivaient aussi que « toutes les utopies, toutes les folies sont à l’ordre du jour. Les projets ne manquent pas. Nos assemblées ont été traversées par ces propos raisonnés ou insensés, riches de leur folle multitude ».

Dans quelle catégorie faut-il ranger cette idée de « réfléchir à un quotidien gratuit » ? Pour sa part, Pierre Rimbert, chercheur en sciences sociales, n’est pas tendre : « Est-ce ça l’utopie aujourd’hui d’une presse libre ? », feint-il de s’interroger. Auteur d’un livre au vitriol sur le journal Libération (1), Pierre Rimbert était l’invité des cours publics de la Condition Publique de Roubaix, le 29 novembre (2). Ou comment expliquer qu’un journal créé par des Maoïstes en 1973 - et dont le manifeste proclamait alors : « Pas de publicité, pas de banque » - soit devenu un parfait modèle de fonctionnement capitaliste. Au point d’accueillir il y a quelques mois dans son actionnariat… un banquier et pas n’importe lequel : Edouard de Rothschild.

Idées libertaires et égalitaires

En 1973, Libération se crée sur des idées libertaires et égalitaires. Tout d’abord dans son fonctionnement interne : salaires égaux pour tous, de la femme de ménage au journaliste, possession du journal par ses salariés, aucune publicité… Quant au contenu, « la doctrine du quotidien est : "Peuple, prends la parole et garde-là !" », explique le même manifeste, qui précise : « Le journaliste de Libération s’informe dans les cités ouvrières, les quartiers populaires, les villages, parce qu’il y connaît les gens ». « La France d’en bas [NDLR : c’est donc là que Jean-Pierre Raffarin a trouvé le « concept »…], celle des grands ensembles et des usines, celle du métro et des tramways prend la parole », peut-on également lire dans le premier édito du journal, le 22 mai 1973.

« Aujourd’hui, Libération est une société anonyme dont le conseil d’administration est composé d’un banquier d’affaires, d’un ex-directeur financier de Vivendi, d’un ex-directeur général du Forum économique mondial de Davos, d’une directrice adjointe de Suez et attachée de presse de Balladur… », continue Pierre Rimbert. Sur le site créé par les salariés en grève de Libération (www.libelutte.org), les propos d’encouragement envoyés par les lecteurs étaient nombreux mais les paires de claques aussi. « Je ne vous connaissais pas, les photos publiées sur votre site m’ont permis de faire votre connaissance et de comprendre le fonds du problème : vous êtes vieux ! », écrit ainsi l’un d’eux, repris dans le quatre-pages du 26 novembre.

« Je ne me reconnais plus dans le journal »

« Je lis Libé depuis près de 20 ans et je ne me reconnais plus dans le journal, explique un autre message envoyé le 1er décembre. Je continue de le lire faute de mieux mais franchement je crois que la direction fait fausse route. » Comme beaucoup, ce lecteur a encore en travers de la gorge les éditoriaux écrits pendant la campagne du référendum sur la Constitution européenne. En particulier celui de Serge July, le lendemain du scrutin, dans lequel les lecteurs qui avaient voté « non » se sont quasiment fait insulter. « Libé tu perds ton identité et tes lecteurs et ce n’est pas la cause des gratuits  », conclut le courriel.

Pierre Rimbert pointe d’autres critiques. « Au début [dans Libération] il n’y avait pas de rubrique économie. L’économie était traitée par le prisme du social  », raconte-t-il, regrettant que les termes de l’équation se soient retournés depuis, jusqu’à l’introduction d’une page sur les cours de la Bourse. « Les fondateurs de Libé étaient des militants qui méprisaient l’objectivité », remarque-t-il encore, rappelant que « la presse dominante [y] était soumise à un feu roulant de critiques ». Certains articles faisaient ainsi le décompte des pages de publicité publiées chez les confrères, pour fustiger leur soumission au capital.

« Les journalistes du Figaro ont fait plier Jean Prouvost »

Revenant aux premières années de Libération, Pierre Rimbert réfute l’idée, entretenue par Serge July, d’un journal enfant de Mai 68. « Libération doit surtout son existence à la conjoncture des années 1970 », assure-t-il. Pour étayer sa thèse il rappelle le climat de revendication sociale qui régnait alors, avec de puissants mouvements de grève et des intellectuels engagés (Jean-Luc Godart, Agnès Varda, Jean-Paul Sartre…) aux discours très virulents. Jusqu’aux journalistes du Figaro « pas réputés pour leur gauchisme [qui] ont fait 15 jours de grève [pendant la campagne présidentielle de 1969, NDLR] pour les mêmes raisons » que ceux de Libération récemment. Mais « contrairement à eux, ils ont fait plier leur patron, Jean Prouvost  ».

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Photo Gérard Rouy

Pierre Rimbert fait remonter le virage libéral négocié par Libération au début des années 1980. Touché par une crise sévère, le quotidien licencie une quarantaine de personnes en 1981 et suspend sa parution pendant de longues semaines. « De nouveaux journalistes arrivent, dont beaucoup frais émoulus de Sciences-Po », commente Pierre Rimbert. Les années 1980 sont aussi celles de l’arrivée de la publicité dans les colonnes du journal et de l’ouverture du capital (en 1983) à des « patrons de gauche » selon l’expression de Serge July. Rassemblés au sein de la société Communication et Participation, ils sont une poignée : Michel Albert (PDG des AGF), Pierre Barret (Europe1), Marin Karmitz (MK2), Gilbert Trigano (Club Méditerranée), Claude Alphandéry (Société de contrôle et de gestion immobilière) et Antoine Guichard (Casino).

Fini les utopies

Une autre société, Libre Presse, où les participations sont plus modestes, rassemble des universitaires (Pierre Rosanvallon, Pierre Nora…), des personnes qui «  évoluent dans le monde des affaires » (Alain Minc, Yves Sabouret de Matra-Hachette…), des politiques (Edgard Pisani, Jean-Pierre Cot…) et des journalistes (Christiane Collange, Philippe Meyer…). Pierre Rimbert décrit par ailleurs une époque où les gauchistes d’hier se convertissent à l’idée que l’économie a ses règles et qu’il faut s’y plier. Fini les utopies. L’auteur remonte même très loin - évoquant notamment la scission dans le syndicalisme chrétien et le passage des « planificateurs aux néo-libéraux  » dans l’administration d’Etat - pour dépeindre les idées qui animent le nouvel aréopage aux commandes de l’ancien quotidien maoïste.

« Moins un projet rédactionnel qu’un projet d’entreprise »

Dès lors, pour Pierre Rimbert, Libération était animé « moins par un projet rédactionnel que par un projet d’entreprise », visant « le terrain des parts de marché et de l’audience ». « L’obsession des dirigeants de Libé est alors de couler Le Monde », leur seul vrai concurrent (Le Figaro étant trop marqué à droite pour lui ravir des lecteurs). L’auteur évoque à ce propos un fait assez peu connu : les velléités de fusion entre les deux quotidiens. Dans « Libération la biographie » (éditions La Découverte), Jean Guisnel, ancien journaliste à Libération, évoque également cet étonnant épisode.

Après des discussions, non suivies d’effets, sur la possibilité d’imprimer Libération dans la toute nouvelle imprimerie du Monde (à Ivry-sur-Seine), Jean Guisnel explique qu’« en mai 1990 (…) l’idée germa, toujours au Monde et notamment dans l’esprit d’Alain Minc, président du conseil de surveillance [NDLR : il avait donc quitté un quotidien pour rallier l’autre…], de coiffer les deux quotidiens par une même holding financière, chacun conservant son indépendance.  » Le projet sera abandonné mais, deux ans et demi plus tard, c’est au tour de Serge July, dans une note confidentielle interne, d’appeler de ses vœux la constitution « d’un groupe de presse suffisamment puissant  » (3). « Nous ne pouvons y prétendre par notre seule croissance interne. Seule une fusion avec Le Monde permettra d’y parvenir.  »Et le PDG de préciser sa pensée quelques lignes plus loin en évoquant « l’idée d’une holding financière comme outil de fusion progressive  ».

« Les lecteurs et les journalistes s’installaient »

Le plan ne sera pas mis à exécution et Libération, qui se prépare alors à lancer sa troisième formule, se contentera de piquer deux signatures de poids à son concurrent : Jean-Yves Lhommeau (nommé à la tête du service politique) et Pierre Georges (à la rédaction en chef). Au-delà de ces petites révolutions de palais, Pierre Rimbert décrit une équipe rédactionnelle en plein « vieillissement ». « A mesure que les lecteurs et les journalistes s’installaient, leur intérêt se déplaçait  ». Tout en gardant un fond avant-gardiste sur certains thèmes (culture, questions de société comme le féminisme, la sexualité, l’homosexualité…), le journal est devenu selon lui « un sas d’acclimatation pour l’économie de marché ». D’où son expression de « ligne libérale-libertaire » pour désigner le contenu actuel du journal.

Le « journal de Sartre » ?

On en oublierait presque que la lecture de Libération réserve encore de bonnes surprises, même si on est loin des diatribes sur «  la presse bourgeoise » de Jean-Paul Sartre, premier directeur de publication du quotidien, « qui s’est beaucoup dépensé » selon Pierre Rimbert. L’occasion, justement, de revenir sur la thèse défendue par le livre par Bernard Lallement, chargé de la gestion du journal à sa création (« Libé l’œuvre impossible de Sartre », éditions Albin Michel). Ce dernier réfute le mythe du «  journal de Sartre ». En substance, il explique que Sartre était avant tout une caution - à tous les sens du terme, y compris caution personnelle financièrement parlant - et que « Libé n’est pas l’œuvre de Sartre mais une stratégie de la Gauche prolétarienne », structure dissoute juste avant la création du journal. Selon lui, la maladie de Sartre - il mourra en 1980 - l’empêchait même de bien comprendre les risques financiers personnels qu’il prenait alors.

« Son intérêt était réel, nuance Pierre Rimbert, mais il n’a pas été [impliqué] très longtemps », abandonnant le terrain dès 1974. « L’idée était qu’un intellectuel apporte sa caution à un projet révolutionnaire », analyse le sociologue, avant de conclure : « L’histoire de Libé est celle de la transformation d’un groupe politique en un groupe de presse. »

Ludovic FINEZ

(1) « Libération, de Sartre à Rothschild », Pierre Rimbert, éditions Raisons d’agir.

(2) Le rendez-vous était organisé par le collectif Critique sociale du capitalisme et le journal de critique des médias « PLPL » (www.plpl.org), dont Pierre Rimbert est le rédacteur principal. Cette qualité lui vaudra probablement de ne pas (ou peu) voir son livre chroniqué dans la presse…

(3) « Libération » avait déjà eu des initiatives plus ou moins heureuses pour se constituer en groupe multimédia : création d’une société de production audiovisuelle, d’une radio, d’une société destinée à racheter des titres en Europe de l’Est, d’une agence photo (Vu) et d’une régie publicitaire.


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