Ils ne sont pas légion, les comédiens qui sont passés par le Club pour venir présenter leur spectacle dans la région. Le dernier en date était Jacques Bonnafé, venu célébrer les œuvres majeures du poète-mineur patoisant de Denain, Jules Mousseron. Quant à lui ancien élève du Conservatoire national de Lille passé par le Théâtre Populaire des Flandres, la Rose des Vents ou le Théâtre de la Métaphore, Karim Tayeb a pris le parti de travailler sur la francophonie du sud. Il est à l’origine de diverses créations dont « La poudre d’intelligence » de Kateb Yacine, et a interprété plusieurs lectures-spectacles, notamment de Mouloud Feraoun, Mohamed Dib, Rachid Mimouni, Leila Sebbar, Assia Djebbar, mais aussi Albert Camus, Jean Pelligri, Albert Memmi, Driss Chraîbi, Tahar Ben Jelloun, Rachid Boudjedra…
Les dédales sombres de l’intolérance
Sur scène, Karim Tayeb incarne Moha, personnage typique des places publiques où la parole est libre. Moha n’arrête pas de parler : « Ahmed mon fils, Rachid ma tendresse... Au nom de Dieu, on vous a ceinturés de dynamite et on vous a tracé un chemin, celui qui mène au paradis... Soixante-dix vierges vous attendent... Ah mes enfants, le paradis si vous saviez... On s’y ennuie pour l’éternité ! On n’a pas besoin de dynamite pour y accéder, alors pourquoi cette ceinture de dynamite ? ». Cette pièce du Théâtre de l’Autre chemine dans les dédales sombres de l’intolérance, de l’intégrisme aveugle et du fantasme religieux obscurantiste. « Pour révéler les vrais enjeux cachés », souligne le comédien, qui ajoute : « J’ai 50 ans bien tassés, j’ai participé au Maroc dans les années 60 au combat que les filles menaient pour pouvoir se mettre en mini-jupe et qui ont gagné. Comment puis-je admettre, quarante ans plus tard en France, de me retrouver confronté au débat sur le foulard ou sur la djellaba, que je croyais résolu ? ».
Pour expliquer pourquoi la pièce est intégralement interprétée en français (à l’exception de chansons, qui sont en arabe), Tayeb explique que « le français est dans l’expérience de l’immigration la langue légitime, alors même qu’elle est à la fois la langue du colonisateur et la langue dans laquelle les écrivains maghrébins ont pensé l’émancipation nationale. Cette question de la langue est au cœur du rapport entre mémoire et identité. En France, il n’y a pas de débat pour la deuxième génération ou la troisième, presque la quatrième, de ces sujets issus de l’immigration, leur premier véhicule de vie, c’est la langue française. Il faut que les gamins d’aujourd’hui l’assument. Cela n’exclut nullement qu’à l’intérieur des familles, pour garder le contact avec la mère ou le père qu’on a été chercher dans le bled pour venir travailler ici, d’utiliser la langue d’origine ».
« Ce n’est pas religieux, c’est politique »

- Photo Jean-Charles Cuvelier
A Berlin en début de semaine, la directrice du Deutsche Oper a décidé de déprogrammer les représentations d’un opéra de Mozart parce la mise en scène prévoyait de montrer les têtes tranchées de Poséidon, Jésus, Bouddha et Mahomet. Ce qui risquait d’ « outrager » les musulmans ! Que pense Karim Tayeb de cette affaire ? « C’est inacceptable. Pour ma part, je rêve depuis belle lurette de monter en scène un spectacle où trois comédiens joueraient respectivement Mahomet, Jésus et Moïse. Eh bien, c’est impossible, j’aimerais qu’on m’explique pourquoi ! On ne peut pas donner forme humaine à Mahomet, ni faire figurer sa voix. C’était pourtant un être humain, oui ou non ? L’islam a un très sérieux nettoyage culturel et idéologique à faire. Je ne me reconnais absolument pas là-dedans, je viens pourtant de cette culture que je ne renie pas dans son ensemble, mais je pense que la religion est une affaire individuelle. Tout ça n’est absolument pas religieux, c’est politique, ça vient de gens qui rêvent du retour du grand islam obscur des califats et qui rêvent de faire les croisades à l’envers ».
Enfin, Karim Tayeb se réjouit-il du succès et des critiques favorables obtenus par le film « Indigènes » ? Comment le comédien juge-t-il son jeune confrère Djamel Debouzze ? « Evidemment que je m’en réjouis ! Ce film soulève un problème important et permet de mettre ici sur la place publique des héros et des histoires héroïques pour toute une population qui en est dépourvue. Il permet aussi de nettoyer la mémoire collective française qui est en sommeil et aussi de nourrir la mémoire de plusieurs générations de populations qui n’en ont pas. Le travail du Théâtre de l’Autre s’inscrit d’ailleurs dans cette histoire, nous avons l’intention de mener un travail sur Abd El-Kader [le chef nationaliste algérien] et sur Abd El-Krim [symbole de l’indépendance marocaine]. J’espère que les prochains spectacles du Théâtre de l’Autre provoqueront le même débat et la même discussion qu’a créés Indigènes. Je doute cependant qu’ils susciteront la même réaction de la part du couple Chirac ! Quant à Djamel, j’ai envie de dire la chose suivante : je suis ici depuis 1968, j’ai fait du théâtre très tôt, à partir de 1973, mais on m’a toujours cantonné dans certains rôles. Il n’y avait pas le même espace qu’aujourd’hui, Djamel est le résultat d’une période très précise, il est arrivé à point nommé, n’oublions pas qu’il est sorti de l’improvisation. Son talent est d’avoir su faire son trou, de plus c’est un artiste engagé qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui est emblématique. Tant mieux. Il faut lui tirer son chapeau. »
Gérard ROUY
"Moha... le vent des sables", d’après "Moha le fou, Moha le sage" de Tahar Ben Jelloun, par le Théâtre de l’Autre, adapté, mis en scène et interprété par Karim Tayeb. Salle des fêtes de Lille-Fives, vendredi 6 octobre 20h.