A Lille, le Centre Régional de la Photographie Nord - Pas-de-Calais (CRP), association indépendante et Centre d’art contemporain homologué par le Ministère de la Culture, a décidé de retirer l’exposition Palestine, d’un monde à l’autre compte-tenu de conditions politiques et culturelles.
Cette exposition, programmée de longue date par le festival des Transphotographiques 2003, dans le hall de l’Hôtel de Ville de Lille a été censurée par le pouvoir politique et ses tenants culturels.
Depuis le Vietnam, les états-majors savent qu’une guerre se gagne, ou se perd aussi, sur le front de l’image. Actuellement, l’armée israélienne s’emploie, par l’interdiction de faire des images autant que par le mitraillage exemplaire des opérateurs, d’éliminer tout preneur de vues, non autorisé par elle, du théâtre des opérations de la deuxième Intifada.
Cette attitude de black-out se poursuit dans le reste du monde, via le lobby pro-israélien qui assimile tout regard sur la souffrance du peuple palestinien et sur la Palestine occupée, à de l’antisémitisme.
Le CRP n’a que faire de ce type d’amalgame. Depuis sa création, il a fait sienne la parole de George Santayana, « Ceux qui oublient l’histoire sont condamnés à la répéter », mise en exergue par Jean-Claude Gautrand dans l’exposition présentée actuellement au CRP et qui comporte des séries dédiées au camp de concentration du Struthof, à la ville martyre d’Oradour-sur-Glane et aux bunkers du mur de l’Atlantique.
Par le passé, la façade du CRP a été souillée par des inscriptions nazies et des croix gammées lors de l’exposition Le ventre de la bête. Fernando Guttiérez y présentait Treintamil, une mise en deuil métaphorisée des 30 000 victimes de la dictature argentine. Remains, de Robin Dance, était un travail sur le visible actuel des camps d’extermination nazis et une interrogation sur le devoir de mémoire. Cela n’a soulevé ni réaction, ni émotion de qui que ce soit.
Le festival des Transphotographiques, dont on connaît les liens avec la municipalité de Lille, a commandé en février 2003 une exposition sur le thème de la Palestine, spécialement prévue pour le hall de l’Hôtel de Ville et intitulée Palestine, d’un monde à l’autre. Certains élus de la ville de Lille en connaissaient la teneur, ayant vu une préfiguration en 2002 au Secours Populaire Nord.
Le CRP a l’expérience, longue et diversifiée, avec le Moyen-Orient : formation, expertise de fonds photographiques, de travaux d’auteurs palestiniens, israéliens ou d’autres nationalités, édition, création ou conseil artistique. (cf. annexe 1).
Parmi les exemples de cette relation : Itinéraires bibliques, exposition et édition réalisées à partir du fonds photographique de l’Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem qui a vu 25 000 visiteurs lors de sa première présentation à l’Institut du Monde Arabe à Paris en 1995.
L’exposition Palestine, d’un monde à l’autre trouvait son sens dans la proposition du commissariat : la diversité des regards, patrimoniaux et contemporains, la multiplicité des points de vue et l’absolue complémentarité des approches, tant sur le champ du visible considéré que sur celui du geste photographique employé.
La proposition du commissariat a été entérinée par convention écrite avec les Transphotographiques, prise d’assurance des œuvres par la Mairie de Lille et, surtout, par l’annonce faite dans le programme du festival Transphotographiques. Il reprenait le texte de présentation générale, le matériel iconographique, listait les auteurs présentés et évoquait le contenu de leurs œuvres respectives. Martine Aubry, Maire de Lille, dans son texte introductif au festival, dans le quatrième paragraphe, invitait à l’analyse de la situation Palestinienne, vue au travers des regards des photographes. (cf. annexe 2).
Dans ces conditions, comment concevoir que ce même Maire ait dépêché l’un des membres de son cabinet pour s’ériger en censeur des images et des textes, le jour même de l’accrochage des œuvres, le 12 mai dernier.
Edulcoration des travaux des photographes-auteurs contemporains. Volonté de rectifier, sous la pression du lobby pro-israélien exprimée au cours du conseil municipal de la veille - information fournie verbalement, le jour de l’accrochage, par deux membres du cabinet du Maire, dont la personne ayant opéré la censure -, un choix culturel et politique non-assumé, tant par les élus que par l’instance festival. (cf. annexe 3).
Ce n’est pourtant pas une première avec la Ville de Lille. En 1992, le CRP avait eu à faire face à un décrochage imprévu, pour des motifs soit disant techniques, de l’exposition Fortress Europe de Tim Brennan. Présentée au Palais Rihour, annoncée dans le programme du Festival de Lille, ayant pour thème Britains, et par voie d’invitation officielle, l’exposition évoquait le drame humain de la guerre 1914-1918. Elle devait donner lieu, le 11 novembre, à une performance de l’artiste et au lancement de son livre.
Dans le cas de Palestine, d’un monde à l’autre, le CRP, guidé par le souci civique de contrer la censure et de permettre au public d’avoir accès à une proposition éthique et esthétique concernant la Terre Sainte, avait proposé d’étudier une éventuelle délocalisation de l’exposition.
Pour le commissaire de l’exposition, il n’était pas question de scinder l’exposition pour des raisons de sens. (cf. annexe 4). Par ailleurs, les différents protagonistes : auteurs, dépositaire de fonds photographiques et association du CRP soutiennent la position prise. Ils entendent protester aussi contre la désinvolture avec laquelle les Transphotographiques traitent le droit moral et les travaux des auteurs. (cf. annexes 5, 6 et 7).
Le CRP a la culture de l’image, particulièrement de la photographie, une approche qui n’a rien à voir avec le ludique événementiel guidé par une politique de communication et de spectacle.
Certes l’enjeu est de taille. D’abord politique lorsque l’on traite de la question palestinienne, étendard d’un monde arabo-musulman sur lequel l’Occident, depuis plus d’un siècle, étend sa domination politique, économique et militaire. L’enjeu est également civique : il est en effet anormal que nos concitoyens soient privés d’une approche plurielle d’une réalité aussi douloureuse. Cela pointe à l’évidence le pouvoir de la photographie qui, malgré son ancienneté, et à cause de sa fixité, est plus dérangeante que le flot d’images mouvantes, elles aussi de plus en plus contrôlées.
Les images censurées seront bientôt visibles sur internet et le CRP travaille en ce moment, avec divers partenaires à mettre en place les conditions pour pouvoir montrer cette exposition dans son intégrité."