Entre le marteau et l’enclume. L’expression a beau être employée à toutes les sauces, on ne saurait mieux résumer la délicate position occupée par les journalistes de Bethléem TV, une chaîne locale palestinienne créée après les accords d’Oslo. Dans le rôle du marteau, l’armée israélienne. Dans celui de l’enclume, l’Autorité palestinienne. Ou inversement. Invité à Lille par Radio Campus (1), Basim Sbeih, jeune journaliste à Bethléem TV, est passé lundi 24 novembre par le Club, pour parler des conditions de travail des journalistes palestiniens. C’est dans la clandestinité que la presse palestinienne a fait ses premiers pas, au moment de la première intifada. Les premières initiatives étaient individuelles, pas structurées. Après les accords d’Oslo, sont nés des syndicats et même un ministère de la Communication. « Le vrai travail de journaliste a commencé avec la deuxième intifada », estime Basim Sbeih. Un travail ponctué par les arrestations, les fermetures d’organes de presse, mais aussi la mort de plusieurs journalistes sous les balles de l’armée israélienne. Pour sa part, Bethléem TV a dû cesser ses émissions pendant deux mois, pour cause d’émetteur détruit par un tir de l’armée. Du côté de l’Autorité palestinienne, c’est une émission consacrée à la presse israélienne qui a posé problème. Son but : traduire en arabe, mot à mot, des articles de journaux israéliens. Y compris les articles mettant en cause l’Autorité palestinienne et son président, Yasser Arafat. Si l’émission existe toujours et si plusieurs reportages dans la presse étrangère lui ont été consacrés, elle a valu plus d’un ennui à la chaîne. Sans aller, jusqu’à maintenant, au-delà des menaces.
Une chaîne observée de près
C’est dans cette ambiance que les journalistes de Bethléem TV (7 permanents, aidés d’une cinquantaine de bénévoles) font leur travail, celui de rendre compte de la réalité quotidienne dans les territoires occupés. En bénéficiant de temps à autre de la solidarité internationale. Une caméra par ici, un ordinateur par-là... Mais avec toujours l’impression d’être observé de près : « Il y a une surveillance de la part des Israéliens et des Palestiniens », assure Basim Sbeih. L’équipe a quelques contacts avec la presse israélienne de gauche, qui vont parfois jusqu’à l’échange d’informations. « Le problème, c’est qu’eux peuvent venir nous rendre visite, mais pas nous », regrette le journaliste. La chaîne rend ainsi compte des attentas suicides perpétrés en Israël, avec les éléments qu’elle possède, sans pouvoir se rendre sur place. « La majorité des citoyens palestiniens est contre les attentats suicides, parce que cela donne l’occasion à encore plus de représailles », tient-il à préciser.
Les « prédateurs de la presse »
La transition avec le deuxième interlocuteur de la soirée était toute trouvée. Daniel Junqua, vice-président de Reporters Sans Frontières (RSF), a rappelé que l’association classe dans sa « liste des prédateurs de la presse » à la fois le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, et le chef d’état-major de l’armée israélienne. Non pas pour les renvoyer dos à dos, mais pour dénoncer les atteintes à la liberté de la presse commises par l’un et l’autre. Une enquête menée par RSF dans les territoires occupés, a dénombré 56 journalistes blessés par balle (dont de nombreux photographes et cameramen), la plupart par des tirs de l’armée israélienne. « Pour nous, un certain nombre de ces tirs étaient délibérés », affirme Daniel Junqua. « Aucune de ces enquêtes n’a abouti, aucune sanction n’a été prise », se désole-t-il. Dans le même temps, les journalistes israéliens bénéficient, pour leur part, d’une réelle liberté. « La presse israélienne publie parfois des articles qui, s’ils étaient publiés en France, seraient taxés d’antisémitisme », assure Daniel Junqua.
L’information « arme de guerre »
Autre pays sur lequel RSF s’est penché récemment : l’Irak. Onze journalistes ont été tués pendant le conflit et deux autres depuis sa fin officielle. On se souvient notamment des deux morts de l’Hôtel Palestine, où la presse internationale avait pris ses quartiers. « Nos enquêtes nous amènent à maintenir nos accusations sur le caractère délibéré de ce tir (de la part de l’armée américaine, Ndlr) », insiste le vice-président de RSF. « Contrairement à avant, de plus en plus de journalistes sont pris pour cibles dans les zones de conflit. L’information, aujourd’hui, est considérée par tous les belligérants comme une arme de guerre. » L’assassinat en Côte d’Ivoire de Jean Hélène, journaliste à RFI, nous l’a cruellement rappelé.
Ce voyage aux pays des atteintes à la liberté de la presse, sur les pas de RSF, a également fait escale à Cuba, en Birmanie, en Chine, en Erythrée, etc. Un passage au Maroc aussi, où Ali Lmrabet, créateur d’un magazine satirique, croupit toujours en prison pour « atteinte à la personne du roi ». Le pouvoir marocain n’a visiblement pas à craindre d’intervention française. Jacques Chirac, en visite officielle il y a quelques semaines, a en effet estimé qu’il s’agissait là d’une affaire interne, sur laquelle il n’avait pas à se prononcer. Généralement, assure Daniel Junqua, les hommes politiques en visite officielle acceptent de prendre connaissance, avant leur départ, des dossiers de RSF sur les journalistes emprisonnés et d’en toucher un mot à leurs interlocuteurs. Le Maroc doit être un cas à part…
En France aussi…
Enfin, le tour du monde s’est achevé… en France, où RSF suit également plusieurs dossiers, certes beaucoup moins graves que dans les pays cités plus haut. L’occasion, par exemple, de rappeler que depuis une loi récente, toutes les informations liées au nucléaire sont classées secret défense. Celle aussi d’apprendre qu’un sénateur défend un amendement à la loi Perben visant à repousser de trois mois à un an la prescription pour les délits de presse. Peut-on, sérieusement, demander, un an après parution, la preuve que des propos ont bien été tenus, par exemple ? Le cas de la France a également été l’occasion de quelques questions sur la « censure de l’argent ». De la concentration des titres qui connaît une accélération sans précédent, aux positions dominantes tenues dans la presse par deux groupes d’armement (Dassault, via la Socpresse, et Lagardère, via Hachette-Filipacchi-Médias), le sujet est vaste. « C’est vrai que ce n’est pas un combat prioritaire de RSF », reconnaît Daniel Junqua, qui, pourtant, est intarissable sur le sujet. Il a d’ailleurs publié un livre sur ce dossier (« La presse, le citoyen et l’argent ») bientôt suivi d’un autre (sortie en janvier) à destination des enfants, qui traitera notamment de cette question (« La liberté de la presse, un combat toujours actuel », Ed. Milan).
Ludovic FINEZ
(Photos Gérard Rouy)
(1) Une interview en direct a été diffusée mercredi 26 novembre sur Radio Campus (106,6 FM) et archivée ensuite sur leur site internet