Cela pourrait ressembler à une tempête dans un verre d’eau. D’autant que les faits ne portent que sur un événement ponctuel : la présentation officielle de l’équipe de football du Losc. « Le Losc, explique Jean-Philippe Maillet, chef adjoint du service des sports, à La Voix du Nord, a voulu nous imposer son photographe officiel pour réaliser les portraits de joueurs et la photo de l’équipe. C’est la première fois que cela arrive. » Pour le rédacteur en chef du quotidien, Jean-Michel Bretonnier, il n’était pas question d’accepter.
Une rapide concertation avec les autres rédactions concernées a mené à une prise de position de principe : les photos proposées par le Losc ne seront pas publiées. Concrètement, les choses sont allées plus loin. Le lendemain, 17 juillet, les articles de La Voix du Nord et de Nord Eclair relatant la présentation des Dogues n’étaient accompagnés d’aucune photo.
« Priés de ranger leurs appareils »
Dans un encadré, La Voix s’en expliquait ainsi : « Nous regrettons de ne publier ci-contre aucune photo de la présentation officielle du LOSC 2008-2009, en raison d’une décision du club, qui ne nous a pas permis de déléguer un photographe sur place. Le LOSC exigeait en effet que son photographe officiel, et uniquement lui, réalise les photos individuelles et collectives de l’équipe, pour les mettre ensuite à disposition de la presse écrite sur un serveur internet. Nous ne pouvons accepter de telles pratiques. »
Pour sa part, Nord Eclair publie, sur deux pages, une photo du stade… vide. Avec cette légende : « Si les supporters étaient les bienvenus hier, au Stadium Lille-Métropole, il n’en était pas de même pour les journalistes photographes, qui avaient été priés de ranger leurs appareils ».
Chacun des quotidiens précise : « Dans le cadre de notre mission d’information, tout ce qui paraît dans [La Voix du Nord ou Nord Eclair] est produit par nos journalistes, qu’il s’agisse de photos ou de texte ». Et Nord Eclair de regretter : « Ainsi, nous ne serons pas en mesure, comme dans les années précédentes, de vous proposer le poster de la nouvelle équipe lilloise ».
Demandes de mise à disposition
Le lendemain, dans son édition de samedi 19 juillet, La Voix a publié un trombinoscope de l’équipe des Dogues. Mais avec des photos d’archive. Dans le passé, le poster auquel fait allusion Nord Eclair, a posé des problèmes d’ordre commercial. Il était en effet publié avec le sigle du Losc. Mais ce n’est pas cette réserve que met aujourd’hui en avant le club. « Tout au long de la saison, se défend Aurélien Delespierre, responsable de la communication du Losc, nous recevons régulièrement des demandes [de journalistes – ndlr] de mise à disposition de photos. » ( lire l’encadré )
Ainsi, le Losc aurait-t-il voulu prendre les devants et rendre service à la presse tout en agissant, concède M Delespierre, « dans un souci de [son] image ». Assumant cette décision, il ajoute que « les photos ont .été mises à disposition des journaux, une heure après l’événement. Ces photos sont disponibles sur le serveur et libres d’exploitation. Donc pour nous, il n’y a pas de problème. Cela a déplu à certains, cela a arrangé d’autres. Entre les photographes, il y a des intérêts contradictoires. On ne peut satisfaire les intérêts de tous. »
Le responsable de la communication ne dit pas qui cela a arrangé. En fait, la réaction de la presse a été unanime. France 3 Nord – Pas de Calais, dans son journal du soir, le 17 juillet, a soutenu ses confrères de la presse écrite. A l’AFP Lille, Denis Charlet a été l’un des premiers à réagir en refusant d’assurer la couverture photo. L’agence a envoyé un courriel de protestation au Losc. L’Union des journalistes de sport de France (UJSF) a été informée, comme le service photo du quotidien l’Equipe.
Contrôle des images
Imperturbable, Aurélien Delespierre estime que les portraits des joueurs, comme la photo de l’équipe, ne revêtent « aucune valeur informative, ni créative ». Les spécialistes apprécieront. Les protestations de l’AFP ? Pour lui, l’explication est simplement financière car (sic) : « l’AFP vend ses photos ». Entendons : la décision du Losc a eu un impact sur le chiffre d’affaires de l’agence de presse. En revanche, poursuit-il, les communiqués publiés par les deux quotidiens régionaux sont inexacts lorsqu’ils disent n’avoir pu déléguer un photographe sur place : « En aucun cas, il n’a été question de ne pas convier les photographes de presse. Ces derniers pouvaient faire des photos d’ambiance. » Se voulant rassurant : « Il n’est pas question pour nous d’avoir les même exigences pour les soirs de match. »
Des propos qui ne rassurent en rien, Jean-Philippe Maillet, à La Voix du Nord. « D’abord, insiste-t-il, nous réclamons le droit de réaliser nos photos nous-mêmes ». Ensuite, il s’inquiète face à une tendance actuelle allant vers un contrôle des images. On l’a vu avec l’UEFA lors de l’Euro 2008. « En France, dit-il, les ligues professionnelles vont dans le même sens. Cette tendance se vérifie au niveau des clubs. A terme, on peut craindre une aggravation. Faudra-t-il payer pour utiliser les images, comme cela se pratique pour les retransmissions télévisées ? ».
Pourquoi, s’il s’agissait de répondre aux demandes de certains journalistes, comme le soutient la communication du Losc, n’avoir pas joué sur les deux tableaux : mettre à disposition des photos « officielles » sans interdire les prises de vues aux journalistes photographes ? « On ne peut satisfaire tout le monde » répète Aurélien Delespierre. Le Losc n’a pourtant demandé aucun droit de réponse, ni une simple mise au point après les communiqués de La Voix du Nord et de Nord Eclair.
Philippe Allienne
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La communication déguisée en information :
une pratique devenue courante
Chargé de communication au Comité régional de tourisme (CRT), Alain Etienne est souvent sollicité pour mettre des photos à disposition de la presse. Il donne ici son point de vue sur une pratique qui a tendance à se développer.
Je comprends l’explication du communicant qui, voulant rendre service à des journalistes, propose ses photographies. Nous sommes quotidiennement sollicités par des rédacteurs -et même des photographes- en manque d’illustrations. L’évolution négative de la profession des journalistes à qui les directions refusent de plus en plus les moyens d’exercer leur métier d’information, conduit ceux-ci à solliciter les communicants pour des photos, des recherches d’infos, voire des articles. C’est dangereux pour la profession et pour le droit à l’information des citoyens. Mais la communication déguisée en information est devenue une pratique courante.
Je comprends le communicant qui veut contrôler l’image du "produit" qu’il a à "vendre". Mais je pense qu’il se trompe en pensant qu’on peut tout contrôler tout le temps. Il y aura toujours un moment où l’information passera et où l’image sera d’autant plus mise à mal qu’elle aura été lissée et sécurisée. Et ce sera "bien fait" pour le communicant puisqu’il n’aura considéré la communication qu’en termes mercantiles. A plus forte raison s’il s’agit d’êtres humains qu’on vendrait, achèterait et jouerait quasiment en Bourse.
Si c’est de cela dont il s’agit ici, c’est une bêtise. Il y aura bien un jour où un joueur se mettra le doigt dans le nez. Ce sont des êtres humains, donc des produits imparfaits à la vente. Je sais bien que moins on maîtrise, plus on contrôle ; mais c’est aussi comme ça qu’on nuit à l’image.
Donc si je comprends le côté commercial de la communication, je partage cependant totalement la réaction des journalistes et des journaux qui les soutiennent. Ce serait drôlement bien pour notre information s’ils généralisaient au quotidien les actes pour la liberté d’informer.
Alain Etienne
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