Il fut une époque où le documentaire ne se voyait qu’au cinéma. Partant de ce constat, en 1985, Jean-Michel Carré et d’autres réalisateurs lançaient la « Bande à Lumières » dans le but de « pousser le documentaire à la télévision ». « Parce que nous avions dans l’idée qu’il existait une économie du "docu", avec des emplois à la clé », explique le réalisateur-producteur parisien.
Vingt ans plus tard, la situation s’est presque inversée. « On compte 500 heures de documentaires sur les chaînes hertziennes, pour quelque 800 producteurs en France. Cela représente moins d’un film par boîte produit dans l’année ! » Si le professionnel se réjouit de la richesse du documentaire sur le petit écran, il s’inquiète aussi de la disparition de certaines sociétés de production, contraintes de déposer le bilan.
D’autres bouleversements apparaissent. D’un côté, les nouveaux moyens techniques (caméras numériques ultra-légères, bancs de montages sur ordinateur…) permettent de réaliser des films à moindres frais. D’un autre, ils « tuent »le marché et ne sont pas toujours des réussites...
Enfin, les réalisateurs rêvent encore de diffuser leur travail sur grand écran, dans les salles de cinéma. « En même temps, nous avons envie d’être vus par le plus grand nombre. La télé est, en ce sens, un média formidable ! », reconnaît Jean-Michel Carré. Son film sur le Koursk (grand prix au Figra), diffusé sur France 2 à 22 h 30, a réuni 4 millions de téléspectateurs. Le réalisateur, patron de sa société de production (Films grains de sable), s’en réjouit. « Le docu fait encore recette bien que le pouvoir et la censure des chaînes soient de plus en plus pesants, et les horaires de diffusion de plus en plus tardifs ! »
Ceci dit, « il ne faut pas trop se battre non plus sur les heures de diffusion des reportages », raconte-t-il. Le réalisateur a ainsi demandé pourquoi son documentaire sur le Koursk n’avait pas été diffusé en début de soirée, pour toucher encore plus de monde. « Mais dans ce cas, où mettrait-on l’émission de Jean Pierre Foucault ? Diffusée à 23 h, elle ferait un bide ! », lui a-ton répondu en substance… Les chaînes ne tiennent donc pas à retarder certaines émissions, dont l’audience s’effondrerait à une heure plus tardive.
« J’investis sur des sujets que j’aimerais voir »

- De gauche à droite : Luc Mousseau (France 3), Rodolphe Dietrich (Zorn Production) et Jean-Michel Carré (Films Grain de sable).
Des places pour le documentaire, il en existe donc encore, heureusement. En quelques mois, Luc Mousseau, directeur des programmes de France 3 Nord-Pas de Calais Picardie, a renforcé les « cases » dédiées à ce genre sur la chaîne régionale. Celle du samedi après-midi a été portée de 26 à 52 minutes. « Nous voulions investir dans le documentaire », assure-t-il. « 52 minutes de documentaire, c’est le coût le plus important par rapport au temps d’antenne. » « J’essaie de faire partager une envie. En réalité, (...) je décide d’investir sur des sujets que j’aimerais voir. »
Chaque année, la chaîne co-produit ainsi une quinzaine de films, pour 35 cases à remplir. « On joue sur la qualité et la capacité des films à être diffusés deux fois », explique le directeur des programmes. Pour le reste, la chaîne achète des films ou des droits de diffusion, comme cela a été le cas pour le documentaire de Stéphane Czubek sur le conflit à Metaleurop, à Noyelles-Godault. Pour Luc Mousseau, le documentaire permet « de faire un peu de pédagogie ».
Sujets difficiles à placer
Mais si le nombre de sociétés de production et de canaux de diffusion augmentent, le paysage recèle des situations disparates. « Il est difficile de placer le documentaire dans les cases des télévisions », note le réalisateur Eric Bu, membre d’Addoc, une association de cinéastes documentaristes (1). De ce constat est né en mai 2004 à Paris le Salon des refusés. « Nous n’effectuons pas de sélection a priori », indique Eric Bu. « On a reçu tous les films refusés par le câble. Nous avons diffusé des sujets que nous-mêmes aurions refusés de diffuser ».
Au total, « le public peut visionner environ 500 films, mais seulement 30 sont projetés en salle ». Plus ancien, le Festival du grand reportage et du documentaire de société (Figra) dispose d’une certaine notoriété. Pourtant, note son directeur, Georges Marque-Bouaret, « la plupart des films diffusés au Figra n’ont pas été diffusés à la télévision. C’est grave ! »
Gilles Balbastre, pour sa part, porte un nom qu’on commence à connaître sur le petit écran. C’est loin d’être une garantie de diffusion. « Réalisateur par accident, (…) pour fuir le milieu du "news" en le gerbant », comme il se définit lui-même, Gilles Balbastre travaille essentiellement sur le monde du travail et la critique du capitalisme, des thèmes souvent difficiles à placer auprès des directeurs de programmes. « Personnellement, j’ai choisi de ne pas me battre : je propose un documentaire à mon producteur. S’il passe à la trappe, je le garde de côté. Le travail n’est jamais perdu », avance-t-il. Pour lui, la télévision renâcle à diffuser « des films sur les puissants, sur ceux qui donnent le la de notre vie quotidienne. Ce n’est pas une thématique facile. »
« Du monde au portillon »

- De gauche à droite : Gilles Balbastre, Stéphane Czubek et Eric Bu, réalisateurs.
Plus globalement, il observe qu’« il y a du monde au portillon. Il y en a, du monde qui veut faire du documentaire ! Beaucoup rêvent de voir leur film à la télévision. Les chaînes vivent de cela ! » A la différence de beaucoup, Gilles Balbastre a « la chance » d’être, en général, rémunéré par son producteur pour la phase d’écriture de ses projets, avant le tournage proprement dit. « La prolétarisation (des réalisateurs, NDLR) pose des problèmes sur la qualité des films. Pourtant, quand on voit le fric brassé par les médias ! » « Il y a encore des champs, comme le cinéma ou le théâtre, où on vous juge sur le produit. A la télévision, on te balance toujours l’audimat à la gueule ! », enrage-t-il.
Pour ces mêmes raisons d’audience, les chaînes de télévision privilégient parfois de nouveaux genres de documentaires, comme le « docu-fiction » ou le « docu-drama ». Le premier consiste à faire jouer certaines séquences par des acteurs, pour des raisons historiques, par exemple. Le second s’étale sur une série de plusieurs films, comme la fameuse Odyssée de l’Espèce, qui retrace l’évolution de l’Homme.
« Ces docu-drama et docu-fictions réalisent-ils de bons scores d’audience ? Je conteste les chiffres avancés par les chaînes », rétorque Georges Marque-Bouaret. « Quand un film est programmé à 1 h du matin, expliquez-moi l’audimat qu’il fait ! Je ne crois pas dans cette course à l’audience. Si le public vient au Figra, c’est aussi pour voir des docus qu’il n’a pas pu regarder sur petit écran, parce que diffusés à une heure indécente. »
« J’aimerais qu’on prenne conscience que le documentaire a son public. Il mérite aussi qu’on respecte le technicien, qui a besoin de temps pour écrire. Réalisateurs et producteurs sont des professionnels qui connaissent leur métier », avance encore le directeur du Figra. « Inutile de leur dire "Mets de la musique à cet instant, coco" ou "Fais-moi un premier plan plus court" ! »
« le grand reportage d’actualité a purement et simplement disparu des chaînes de télévision », va même jusqu’à affirmer Georges Marque-Bouaret. Rodolphe Dietrich, producteur basé à Lille (Zorn Production) explique ces mutations par le financement des chaînes publiques. « Elles disposent d’argent commun à redistribuer. Il faut s’en accommoder. Ce qui conduit à des diffusions à des heures particulièrement tardives ! »
Auto-production et moyens du bord
Ce tableau peut paraître un peu noir. Il n’empêche pas quelques histoires étonnantes. Ainsi, celle de Stéphane Czubek. Fils et petit-fils d’ouvrier à l’usine Metaleurop, il est revenu dans le Nord-Pas-de-Calais, après quelques années passées sur Paris, en particulier dans le milieu du « news » télé.
Quand le conflit a démarré dans l’usine à côté de laquelle il a grandi, il ne s’est pas posé de questions. Malgré des moyens techniques et financiers plus que limités, il a décidé de suivre au jour le jour le conflit des ouvriers. Il a été de toutes les manifestations, de toutes les AG et de toutes les négociations.
Bénéficiant parfois d’informations de première main, il a d’abord été tenté de les partager avec des collègues journalistes. Quand il a vu que ces derniers étaient là parfois pour « faire un coup », le temps que ce dossier soit chassé de l’actualité par un autre, il a décidé de penser avant tout à son propre film. Histoire de mettre un nom derrière ce film, Stéphane Czubek a créé une petite structure, baptisée Fly Production.
Aujourd’hui, il tourne un autre « épisode » sur le dossier Metaleurop, consacré cette fois-ci aux aspects environnement et santé publique. Mais le petit succès rencontré par « Le conflit Metaleurop » lui permet de bénéficier pour ce second opus du soutien d’un producteur, lui-même à la recherche de diffuseurs.
Atypique mais diffusé
Malgré son côté atypique (aucun commentaire en voix off, une durée de 80 minutes assez inhabituelle…), le documentaire de Stéphane Czubek a trouvé une « case » de diffusion : celle gérée par Luc Mousseau sur France 3 Nord-Pas-de-Calais Picardie le samedi après-midi.
Ce dernier refuse d’ailleurs que l’on fasse de la télévision un bouc émissaire. Il avait un peu eu l’impression, au cours de ce débat, d’assister au procès des diffuseurs. « Vous parlez tous individuellement de votre métier, mais vous parlez collectivement de la télévision », lance-t-il aux réalisateurs. « C’est un peu ma famille et quand on dit du mal de la famille, ça me dérange », précise-t-il.
Luc Mousseau a donc tenu à présenter les contraintes qui sont les siennes. Le budget dont il dispose pour cette case documentaire n’est pas extensible et les conditions techniques du décrochage régional ne lui permettent pas toutes les fantaisies. Cela ne la pas empêché de diffuser des sujets ayant une certaine ambition, notamment sociale. C’est le cas de « 300 jours de colère », réalisé par Marcel Trillat, sur le combat des salariés de l’entreprise textile Mossley, à Hellemmes. Ou encore d’un autre sur la cristallerie Arc International (Arques), qui montre que les dizaines d’années de gestion paternaliste de ce petit empire laisseront encore des traces pour un moment.
Un « ovni » télévisuel sur Arte
Gilles Balbastre, le premier, reconnaît que les abus et le manque de respect qu’il constate souvent le conduisent à tenir des propos radicaux. « Si tu as diffusé ce documentaire de 80 minutes (celui de Stéphane Czubek, NDLR), ce n’est pas pour te cirer les pompes, mais chapeau ! », répond-il à Luc Mousseau. Contrairement aux apparences, « on peut se retrouver sur certaines choses », lui a d’ailleurs lancé le réalisateur.
De son côté, le producteur Rodolphe Dietrich se réjouit d’avoir pu placer sur Arte une sorte d’« ovni » télévisuel, même s’il a été diffusé après minuit. Ce documentaire de Sebastian Martinez a repris la démarche de l’écrivain argentin Julio Cortazar qui, en 1982, avait fait le trajet de Paris à Marseille en faisant le choix de s’arrêter sur chaque aire d’autoroute. Ce voyage a donné naissance à un livre, « Les autonotes de la cosmopiste ».
Vingt-deux ans plus tard, Sebastian Martinez, lui aussi argentin, a refait le même voyage, en tenant son carnet de bord à l’aide d’une caméra. On retrouve à l’image les rencontres qu’il a faites : voyageurs, routiers, agents de sécurité… Diffusé le 4 juin dernier sur Arte, dans une « case » baptisée « La Lucarne », ce documentaire n’aurait sûrement pas pu l’être ailleurs.
Barbara SIX, Mathieu HEBERT et Ludovic FINEZ
(Photos : Gérard Rouy)
NOTE DE FIN D’ARTICLE :
(1) Addoc, Association des cinéastes documentaristes.
Contact : tél. 01.46.58.76.03 ou 01.44.89.99.88. Courriel : courrier addoc.net.
Site internet : addoc.net' class='spip_out' rel='external'>www.addoc.net.