Accueilli à l’USTL de Villeneuve d’Ascq dans le cadre du cycle de conférences « Question de sens : solidarité internationale et citoyenneté active », le journaliste togolais Dimas Dzikodo est passé au Club de la presse le 9 février, pour évoquer les multiples représailles qu’il a subies et décrire l’état de la presse dans son pays. Il était accompagné des représentants régionaux de l’association Survie, fondée par François-Xavier Verschave (1). Le président, Marc Dubois, a tenu à rappeler la mobilisation du Club de la presse Nord-Pas de Calais pour la liberté d’expression et la liberté de la presse.
Photos : Gérard Rouy
Jean-Baptiste Dzilan –ou plutôt Dimas Dzikodo, pour reprendre le « nom de plume » qu’il s’est choisi– est directeur de la publication du Forum de la semaine, « bi-hebdomadaire togolais d’information et d’analyse » relayé par un site internet (2). C’est aussi un militant pour les droits de l’Homme. En 2003, au lendemain des élections présidentielles de juin au Togo, marquées par des fraudes massives favorables au dictateur Eyadema, Dimas Dzikodo est arrêté par la police secrète et gardé à vue à la Direction de la police nationale, où il est victime de tortures pendant onze jours. Il enquêtait alors sur des assassinats politiques et était en possession de photographies de personnes tuées et blessées par des policiers du régime, qu’il s’apprêtait à publier. Inculpé de « tentative de diffusion de fausses nouvelles et de tentative de trouble à l’ordre public », il fera trente jours de prison et sera condamné à payer 500.000 francs CFA. A sa sortie, il sera l’objet de menaces et d’intimidations par téléphone, et même d’un « arrêt de mort ».
« La peur dans le ventre »
Dimas Dzikodo réside et travaille au Togo, avec « la peur dans le ventre, mais animé de courage et de détermination pour la cause combattue ». Après le décès en février 2005 du dictateur Eyadema, le régime a « installé » son fils Faure, après une élection truquée et une répression violente. Le Forum de la semaine n’en continue pas moins de dénoncer les assassinats politiques, les incarcérations arbitraires d’opposants et de journalistes, les nombreuses violations de droits de l’Homme, épinglant notamment les commandements de l’armée et de la police secrète. Il stigmatise également les multiples trafics et grenouillages commis par la clique au pouvoir, le pillage de l’économie qui conduit à la ruine du pays. « Les recettes de l’Etat sont au plus bas, s’inquiète le journaliste. Nous osons publier des enquêtes sur les malversations autour du Port autonome de Lomé par exemple, du détournement par un gendre de Faure Gnassingbé [le fils de l’ancien dictateur, NDLR] de l’aide publique au développement à la Banque nationale d’investissement ou du pillage de l’Office togolais du phosphate, révélant que son ancien directeur avait payé 100.000 euros pour une paire de chaussures ! » Le spectre de Norbert Zongo (journaliste burkinabé assassiné en 1998 au moment où il enquêtait sur les crimes et les malversations du clan Compaoré) hante encore aujourd’hui la plupart des journalistes africains. Le cas de cet « empêcheur de tourner en rond » qu’est Dimas Dzikodo (poursuivi en 2005 par un commando en moto, roué de coups et asphyxié par des gaz lacrymogènes) illustre l’enjeu que représente aujourd’hui le contrôle de l’information, notamment celle diffusée sur le web. Tandis que les sites d’opposants (exilés ou pas) se multiplient, de nombreux dictateurs tentent de restreindre leur accès et répriment sévèrement les individus « pris sur le fait ».
Aucune aide de l’Etat
Au Togo, les journaux n’ont qu’une alternative : soutenir le pouvoir ou être dans l’opposition. « Mais la presse d’opposition ne peut disposer d’aucune aide de l’Etat, indique le journaliste. Les publicités de sociétés d’Etat sont refusées, les sociétés privées ont peur de passer des publicités. C’est la précarité totale pour la presse d’opposition… » Le Forum de la semaine possède le plus grand tirage des journaux d’opposition, avec 5.000 exemplaires en moyenne, atteignant parfois les 8.000. « Nous avons des dettes au niveau de l’imprimerie et de la mise en page, note le directeur de la publication, mais nous comblons petit à petit nos dépenses ». En principe, une trentaine de titres sont disponibles au Togo, mais en réalité dix d’entre eux sont régulièrement publiés, pour ou contre le pouvoir, à part égale. Les journaux au Togo n’ont pas de siège et ne pratiquent pas le système d’abonnement. La rédaction des articles et la mise en page se déroulent dans un centre de traitement informatique où 90% des titres (pour et contre le pouvoir) travaillent dans trois ou quatre salles et utilisent en commun le secrétariat.
Comment Dimas Dzikodo voit-il l’avenir de son pays ? « Je suis pessimiste, ceux qui ont violé les droits de l’Homme sont toujours au pouvoir ; ceux qui ont commis des crimes économiques dirigent un ministère ; les militaires impliqués dans la répression de soulèvements populaires sont plutôt décorés. C’est une totale impunité qui règne, les gens ont toujours peur ; rien ne permet d’être optimiste, d’autant que la communauté internationale ne s’implique pas… ».
Gérard ROUY
(1) Créée en 1984, l’association Survie (www.survie-france.org) « milite en faveur de l’assainissement des relations franco-africaines, de l’accès de tous aux biens publics mondiaux et contre la banalisation du génocide ». François-Xavier Verschave, décédé en juin 2005, est l’auteur de nombreux livres dénonçant la politique française en Afrique, dont : La Françafrique (Stock, 1999), Noir silence, Noir procès et Noir Chirac (tous trois édités par Les Arènes).
(2) www.forumhebdo.com.
Pour en savoir plus sur la situation au Togo : www.letogolais.com.