« Nous cherchions une manière différente d’attirer l’attention des gens » sur la situation des sans papiers, explique Brigitte Pavy, représentante de la Ligue des Droits de l’Homme (1). Finalement, c’est par la photo que l’association qui milite aux côtés du CSP 59, du MRAP et de la Cimade a trouvé la réponse, sous la forme d’une expomobile originale et très suggestive, réalisée avec le photographe indépendant Abdoulaye Sima, intitulée « Sans Papiers… Ne plus vivre cachés ! ». Une série de 17 photographies (90 cmx60cm) dont chacune est accompagnée d’un texte au verso, destinées à circuler dans le centre de Lille tous les deuxième samedis du mois, que la représentante de la LDH et l’auteur sont venus présenter dans le cadre d’un Lundi du Club ce 26 janvier. Présent au vernissage huit jours plus tôt, Philippe Allienne, qui suit de près le mouvement des sans-papiers, s’était en effet empressé de les inviter rue de Courtrai, où ils ont été accueillis notamment par son président, Philippe Schröder, président du Club de la Presse Nord-Pas de Calais.
Les sans-papiers doivent être visibles.
Brigitte Pavy explique combien elle fut « frappée » lors d’une précédente exposition, par des photos de Carl Cordonnier en particulier, « qui interpellent autant que le discours ». « Mais tout le monde ne va pas dans les expos » et « les sans papiers doivent être visibles » pour que leur situation, absurde, inhumaine, soit connue du plus grand nombre. Régulièrement, des personnes découvrent qu’ils côtoient sans le savoir des sans papiers à travers les problèmes, révélés par RESF (Réseau éducation sans frontière) par exemple, rencontrés par les copains/copines de leurs enfants ou leurs propres voisins dont ils ne soupçonnaient pas la situation, confrontés au refus inexpliqué et humiliant de renouvellement de leur carte de séjour, en dépit même d’une présence ancienne en France ou de la justification d’un emploi. Aussi « le mieux c’est de pouvoir sortir l’expo dans la rue », de trouver « un compromis entre manifs et artistes ».
L’occasion se présente lorsque la représentante de la LDH rencontre Abdoulaye Sima, photographe parisien, « chaleureux », qui expose ses photos après un travail réalisé il y a deux ans sur les familles hébergées au centre d’accueil d’urgence Saint-Antoine de Lille. L’auteur - Français d’origine sénégalaise - confronté lui aussi à l’occasion aux interpellations au faciès - explique qu’il avait été attiré par ce lieu imprégné d’une histoire dont il voulait garder des « traces », « faire quelque chose pour les gens, les familles qui l’habitent ».
Il avait pris son temps pour « s’imprégner du lieu avant que les gens, mis en confiance, commencent à venir vers moi et que je puisse commencer à photographier ». Il lui fallut travailler différemment pour répondre à la sollicitation de la LDH et réaliser l’expomobile en novembre et décembre derniers, dans les locaux de Saint-Antoine toujours, avec l’accord du chef de service des lieux. Mais si les sans papiers ont répondu positivement à leur sollicitation, Brigitte Pavy et Abdoulaye Sima ont touché du doigt leur « la peur… de se faire arrêter, envoyer en centre de rétention, expulsé », d’être victime de la police qui a ordre de « faire du chiffre », d’une préfecture où l’on ne fait « même plus semblant » pour manifester « une espèce de mépris profond, ouvert », accusant systématiquement les sans papiers et leurs soutiens de produire des faux.
« Nous avons choisi de montrer cette peur ».
Aussi les auteurs ont-ils délibérément « choisi de montrer cette peur ». « Les gens ne voulaient pas être reconnus » sans recours au « floutage ». Assurément, le but est atteint. Les sujets photographiés - seuls ou en groupe - cachent leurs visages derrière leur main ou se présentent de dos.
Au verso, chacun(e) d’eux s’exprime en quelques mots. Pour dire par exemple : « Je suis arrivée en France à l’âge d’un mois. Je suis depuis 25 ans sur le territoire français et toujours considérée comme une étrangère. Je trouve injuste qu’on me refuse la carte de 10 ans »… de d’en être à sa huitième carte d’un an, à raison de 70 E à chaque fois et de complications pour la CAF, la CPAM, ajoute Brigitte Pavy.
Ou encore : « C’est mon rêve de vivre en France depuis que je suis toute petite. La France c’est un pays de liberté pour les femmes ».
Ainsi, au-delà de l’émotionnel, cette expomobile s’impose comme moyen d’information et de réflexion. Pour preuve encore le débat qui s’est instauré ce lundi 20 janvier au Club. Sa prochaine sortie est prévue au centre-ville de Lille le samedi 14 février.
M.D.
(1) Brigitte.pavy gmail.com