mercredi 11 mai 2005
Débat sur le traité constitutionnel européen
Serge Halimi et le traité constitutionnel : les médias roulent-ils pour le « oui » ? - 11 mai 2005
Le débat autour du référendum sur le traité constitutionnel européen prend un tour passionnel. Depuis quelques semaines, il porte aussi sur le positionnement des médias dominants. Plusieurs décomptes montrent que le « oui » se taille une place autrement plus importante que le « non ».
Lundi 9 mai, boulevard de la Liberté à Lille. Ils sont plusieurs dizaines, journalistes et salariés des médias en particulier, à manifester symboliquement devant les studios de France 3 Nord-Pas-de-Calais. Leur slogan : « Non au matraquage médiatique, non à l’information bâillonnée. Le NON censuré dans les médias ça suffit ! » De l’aveu de certains, le rassemblement aurait très bien pu se tenir devant le siège d’autres grands médias de la région.
Mais il se trouve que l’appel à l’origine de ce rassemblement, lancé par l’Observatoire français des médias (1) a reçu un écho particulier dans les rangs de France Télévisions. Et puis, il leur fallait bien trouver un lieu emblématique. L’OFM cite ainsi un décompte effectué par l’équipe d’Arrêt sur Images (France 5), dans son émission du 10 avril. Selon elle, toutes chaînes confondues, du 1er janvier au 31 mars, la proportion d’intervenants sur le traité constitutionnel européen penchait largement en faveur des tenants du « oui », à 71% contre 29%.
« Débat biaisé, inégal »

- Serge Halimi à la Condition Publique le 10 mai
De son côté, l’équipe de PLPL (2) a fait ses propres comptes concernant les « matinales » des radios nationales. Entre le 1er mars et le 10 mai, Stéphane Paoli a ainsi interviewé 25 partisans du « oui » dans Questions directes (France Inter) pour 7 partisans du « non ». Même déséquilibre parmi les invités de Jean-Pierre Elkabach (Europe 1), avec un rapport de 37 pour 9. Déséquilibre toujours, mais « seulement » du simple au double cette fois, dans l’émission de Jean-Michel Aphatie (RTL), avec une proportion de 33 pour 16.
C’est notamment pour rappeler ces chiffres que Serge Halimi, journaliste au Monde Diplomatique et par ailleurs membre de l’équipe de PLPL, est venu donner une conférence à la Condition Publique de Roubaix, mardi 10 mai. L’occasion pour lui, devant un public conquis d’avance, de dénoncer un « débat biaisé, inégal » et un « matraquage idéologique ». Pour Serge Halimi, « L’establishement dispose de tous les relais pour présenter son point de vue », à l’exception de Marianne, seul hebdomadaire tirant à plus de 50 000 exemplaires à ne pas avoir pris fait et cause pour le « oui ». L’Humanité étant, bien entendu, le seul quotidien clairement engagé pour le « non »
Chroniqueurs multi-cartes
Car au-delà du temps d’antenne (à noter d’ailleurs que le CSA ne prend pas en compte le temps de parole du président de la République) et des colonnes accordées aux politiques partisans du « oui », Serge Halimi met en cause le ton unanime des grandes signatures éditoriales. Une position d’autant plus écrasante que, pour ne citer qu’eux, les frères Duhamel (Olivier et Alain), Bernard Guetta, Jean-Marc Sylvestre, Jean-Marie Colombani, Laurent Joffrin ou encore Alexandre Adler multiplient les collaborations dans différents supports de presse écrite et audiovisuelle.
Autre flèche décochée par Serge Halimi : la différence de traitement selon les positions prises par les invités des radios et télés : « Les adversaires (au traité constitutionnel, NDLR) sont toujours en position d’accusé, comme soumis à un interrogatoire. » A l’inverse, « pas de question gênante quand Lionel Jospin est interrogé pendant une demi-heure par Alain Duhamel » dans Question ouverte (France 2) le 28 avril. Alain Duhamel n’a d’ailleurs pas eu à chercher loin le sujet de sa chronique du lendemain matin sur RTL, puisqu’elle concernait l’interview télévisée de… Lionel Jospin par un certain… Alain Duhamel, que ce dernier a trouvé « très pugnace » et « très préparé ».
La déprogrammation de Barroso
« Pas de polémique non plus, commente le journaliste du Monde diplomatique, quand David Pujadas et Arlette Chabot interviewent Jacques Chirac » (dans le 20 heures de France 2, le 3 mai). Il a également rappelé l’émission 100 minutes pour convaincre (France 2) avec le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, programmée pour le 21 avril mais annulée en dernière minute. Quelques jours plus tôt, ce dernier avait tenu des propos justifiant la fameuse directive Bolkestein. Plusieurs journaux ont affirmé que cette déprogrammation était la suite directe d’une grosse colère de Jacques Chirac, inquiet d’un effet néfaste sur le « oui » d’une telle émission.
Cette déprogrammation avait fait réagir de la Société des journalistes de France 2. Deux élus journalistes du conseil d’administration de France Télévisions avaient même parlé « d’un événement sans précédent depuis l’époque Peyrefitte ». Au Figaro, c’est un projet de pétition favorable au « oui », à diffuser dans les colonnes du journal, qui, selon Libération, a soulevé les protestations des journalistes. Le projet a été abandonné.
Mais, Serge Halimi est clair : « Nul besoin d’imaginer un complot » pour expliquer le « débat biaisé » qu’il dénonce. « Les journalistes dominants n’ont pas besoin de recevoir d’ordres. S’ils ne les appliquaient pas, ils ne seraient pas journalistes dominants. »
Ludovic FINEZ
(Photos Gérard Rouy)
NOTES :
(1) L’observatoire des médias a mis une pétition en ligne sur son site : www.observatoire-medias.info.
(2) PLPL (« Pour Lire Pas Lu ») est un bimestriel, satirique et pamphlétaire, de critique des médias dominants. Il dispose également d’un site internet : www.plpl.org.
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