Au départ, le club souhaitait un atelier réflexion sur le dessin de presse. Ce débat devait réunir plusieurs dessinateurs originaires de la région autour du thème : « jusqu’où peut-on pousser l’irrévérence ? » Pas de chance, les dessinateurs invités n’ont, pour des raisons diverses, pu assister au débat !
Qu’à cela ne tienne. Le rendez-vous a été maintenu et le dessinateur et caricaturiste Jean-Michel Renault s’est exprimé par liaison téléphonique. Originaire de Calais, ce dernier réside en effet à Montpellier. Egalement fondateur de la maison d’édition Pat-à-Pan, il a évoqué sa dernière publication, l’album collectif « Non de dieux ». Exemple d’irrévérence s’il en est, cet ouvrage se moque ouvertement de toutes les religions. « Mais, prévient Jean-Michel Renault, il faut être clair. Notre but n’est pas de choquer ou de nous attaquer aux croyants. L’album est livré avec un bandeau d’avertissement : ‘’Interdit à tous ceux qui croient en un quelconque au-delà’’ ».
Renault croque les poltrons
Il a d’autre part regretté que certains éditeurs de presse et journalistes puissent manquer de courage. Lui qui a commencé sa carrière en 1972, en publiant son premier dessin dans « Pilote », n’en démord pas : le temps ne fait rien à l’affaire. Si la censure est bien réelle dans les pays non démocratiques, elle se trouve une bien vilaine petite-sœur dans nos sociétés « libérées » : l’autocensure. Il rappelle cet adage connu : « La liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas ». Et Jean-Michel Renault n’hésite pas à fustiger les « poltrons » qui persistent sans toujours signer.
L’entrée en matière était trop belle pour la projection du film que la réalisatrice et documentariste Stéphane Mercurio a consacré à son père, Maurice Sinet, dit Siné. Ce dernier, qui a créé « Siné Hebdo » après avoir été « remercié » par Philippe Val, alors patron de Charlie Hebdo (affaire du commentaire sur le mariage du fils de Nicolas Sarkozy) n’a pas eu que des soutiens. « Siné n’avait certainement pas à présenter des excuses ! » s’indigne Jean-Michel Renault.
Merci, M. Siné !
De son côté, Philippe Allienne abonde en ce sens en répondant à cette question récurrente : « Peut-on rire de tout ? ». Et de répondre tout de go : « En son temps, Pierre Desproges avait justement rétorqué : « Oui, mais pas avec n’importe qui ! ». Aujourd’hui, je dirais : « Peut-on rire tout court ? » Philippe Val ne s’est pas limité au cas de Siné. Une fois à France Inter, il a poursuivi son œuvre. En général, les humoristes ont chaud aux fesses. Dans un autre domaine, les auteurs des caricatures de Mahomet sont toujours menacés, cinq ans après. Plantu se fait copieusement engueuler. Kichka, en Israël, doit veiller à ne pas publier de dessins qui risqueraient de rappeler l’antisémitisme des années 30. etc. »

- Jean-Michel Renault, en séance de dédicaces lors du festival 2010 du dessin de presse, de la caricature et de l’humour de Tourcoing (Ph Club de la presse npdc)
« Vos mines de fiel leur foutent la trouille »
« Oui, a encore rappelé le président du Club de la presse, nous avons besoin des humoristes. Oui nous avons besoin de la plume acérée du dessinateur de presse et du caricaturiste. A l’heure où nous nous retirons trop facilement du débat en faisant justement semblant de débattre, écoutons, regardons, apprécions ceux qui nous rappellent qu’il est bon de savoir descendre de vélo pour nous regarder jouer de la pédale. Nous, les journalistes, les éditorialistes, les débatteurs, nous préférons, quitte à les critiquer, laisser les associations envoyer Zemmour devant les tribunaux. C’est bien plus facile [que de débattre nous-mêmes] à coups de plume, d’arguments, de courage. Les dessinateurs et les caricaturistes le font à coups de mine, au risque de goûter eux-mêmes l’odeur des prétoires. »
Et pour conclure, à l’adresse des dessinateurs et caricaturistes : « Dites-vous bien que, si en face leurs poignards semblent trop aiguisés, vos mines de fiel leur foutent une trouille bleue. Ainsi faut-il. »
La projection qui a suivi n’a pas déçu le public. Celui-ci a découvert, ou redécouvert, en la personne de Siné, un homme de conviction capable de « nous montrer, comme l’écrit Michel Benasayad, les côtés négatifs et pas transparents de la nature humaine. Il nous les montre et nous les met sous le nez depuis une soixantaine d’années. (…) Un homme, une femme, une société plus proches de la réalité, plus complexes, plus contradictoires. C’est tout cela qui, aujourd’hui, n’a plus droit de cité dans notre société devenue si « policée ». »
Un jeune homme octogénaire enfin, qui confirme superbement cette haute pensée de Stéphane Guillon interrogé par Guillaume Durand : « On ne peut être méchant à l’extérieur si l’on n’est pas un vrai gentil en dedans ». Encore bravo et merci, Monsieur Siné…