Cinq représentants des salariés ont répondu à l’invitation du Club de la presse : Véronique Marchand (journaliste politique à France3 et déléguée syndicale SNJ-CGT France3 Nord – Pas de Calais – Picardie), du service politique de France 3 Nord-Pas de Calais, Elisabeth Gautier, responsable du site internet de France Bleu Nord (et trésorière CGT du Comité central d’établissement), Hervé Dujardin, journaliste à Radio Loisirs Scarpe Sensée (Vitry-en-Artois) et vice-président de la Franf (Fédération des radios associatives du Nord de la France), Dominique Dumont de France 3 (représentant national du SNJ) et Thierry Lecarpentier, chef du Centre Technique de France 3 Lille (syndicat CFTC). Véronique Marchand a expliqué que la grève du mercredi 13 février a été très largement suivie : « La manifestation parisienne a réuni de 3.000 à 4.000 salariés de l’audiovisuel public ». Le mouvement a pris, y compris au niveau local. L’Intersyndicale des services publics audiovisuels a été reçue mardi 19 février, à l’Elysée.
Dépeçage de France 3 ?
De multiples propositions apparaissent pour compenser une éventuelle suppression de la publicité dans l’audiovisuel public. Cela va d’une hausse progressive (pour en limiter l’impact sur l’opinion) de la redevance (plus 90 euros sur dix ans). Le gouvernement semble cependant repousser cette possibilité, évoquant en revanche une hausse des taxes sur les opérateurs téléphoniques, une taxe sur les matériels d’accès à Internet, etc.

- Elizabeth Gautier (France Bleu Nord)
Véronique Marchand souligne qu’à France 3, l’inquiétude est plus importante encore qu’à France 2. Car, outre la chaîne nationale, la chaîne sera confrontée, régionalement, à l’arrivée de nouveaux concurrents (les canaux TNT). La question des programmes y est double : grille nationale, grille régionale. En filigrane transparaît un vieux serpent de mer au sein de France Télévisions : la vente « par appartements » de France 3. Une question à laquelle Nicolas Sarkozy répondait dès le 19 février, en affirmant qu’aucune chaîne de télévision publique ne serait privatisée.
Autre inquiétude : comment récupérer le manque à gagner et comment financer la production qui devra combler le temps dégagé par les spots publicitaires supprimés, soit trois à quatre heures par jour ? Aucune garantie n’est encore donnée. Il n’y a pas davantage de garantie structurelle sur le périmètre de l’audiovisuel public. C’est donc un sentiment général de flou total que dénonce la journaliste. Quid, par exemple, de TV5, dont les capitaux et les financements ne sont pas uniquement français ? Une Commission de « sages », présidée par Jean-François Copé, a été constituée pour réfléchir au devenir de l’audiovisuel public, dont le calendrier dépassera probablement la date butoir annoncée initialement. Pour Dominique Dumont, l’intersyndicale ne refuse pas la suppression de la publicité sur les ondes et écrans publics. Simplement, elle s’interroge sur la pérennité de ce service public.
Un élément essentiel du pluralisme
Pour Thierry Lecarpentier, c’est moins la suppression possible de la publicité qui inquiète que la privatisation morcelée et rampante de France 3 : la publicité n’y apporte « que » 29% du budget. Comment trouver l’argent pour compenser et avec quelle pérennité et indexation future ? De même, quelles dimensions aura demain France 3 en régions ?
Régis Verley, président de la toute jeune association « TéléLille Nord – Pas de Calais » (lire l’article), rappelle que dans le contexte régional, France 3 est un élément essentiel du pluralisme. Pour lui, la suppression de la publicité sur les écrans de France 3 Nord-Pas de Calais est un cadeau fait au prochain opérateur de la chaîne métropolitaine. Beaucoup pensent que les jeux sont déjà faits, au profit du groupe Voix du Nord, qui détient déjà les trois quotidiens de la région (La Voix du Nord, Nord Eclair et Nord Littoral).

- Thierry Lecarpentier (France3)
Le problème des radios
Elisabeth Gautier précise que la publicité n’apporte que 8% du budget de Radio France. Le contexte diffère donc de la télévision. Le Comité d’entreprise de la radio milite d’ailleurs pour une suppression de cette publicité sur les ondes. Un taux de 8% peut paraître faible, mais elle rappelle qu’à Radio France, les salaires n’augmentent pas, que les CDD de renfort se font de plus en plus rares et que la charge de travail augmente. Pour elle, la radio fonctionne à l’économie, pendant que la modernisation technique (passage au numérique) coûte très cher.
Il était par ailleurs prévu que dans les locales de Radio France, la publicité s’installe, avec des régies séparées. D’où la surprise à cette annonce... Des partenariats d’émissions devraient cependant demeurer possibles. Déjà, des « échanges de services » se pratiquent. Mais à la radio aussi, le démembrement constitue la principale inquiétude, d’autant qu’une vente à la PQR (presse quotidienne régionale) est possible. Elle coûterait en tout cas bien moins cher que pour la télévision. Une inquiétude étayée par les travaux en cours à la Maison de la radio, à Paris, qui ont provoqué une externalisation de certaines chaînes de Radio France.

- Hervé Dujardin, de la Franf (à droite).
Hervé Dujardin, de son côté, explique que les radios associatives sont également concernées par ce dossier. Elles bénéficient en effet du FSER (Fonds de soutien à l’expression radiophonique), abondé par une taxe sur le chiffre d’affaires des régies publicitaires (public et privé). Si l’argent vient, là aussi, à manquer, quel apport, quelle structure remplacera ce fonds public ? Il rappelle que ces radios associatives assurent une mission de service public. Par ailleurs, le numérique arrive à grands pas, engendrant des investissements lourds à financer. Certaines radios se sont professionnalisées et comptent quelques salariés. En France, cela concerne 2.000 personnes, dont 35 dans le Nord-Pas de Calais.
Un effet « dominos »
Pour Véronique Marchand, l’annonce du 8 janvier contient en elle-même un effet dominos. Déjà, des productions lourdes sont gelées, voire abandonnées. Des annonceurs se désengagent (plus de 1,2 million d’euros déjà perdus). Jean Réveillon, le secrétaire général de l’UER (Union européenne de radiodiffusion) et de l’EBU-Eurovision, a expliqué que la Finlande et l’Estonie, qui avaient décidé la suppression de la publicité sur leurs télévisions publiques, avaient depuis fait machine arrière.
Le débat a également soulevé des interrogations sur les motivations d’une telle annonce. La situation actuelle de TF1 – des parts d’audience en deçà de ses objectifs – aurait-elle un rôle dans l’affaire ? Quelles conséquences pour les sociétés de production privées qui travaillent avec France Télévisions ? Par ailleurs, l’Etat a refusé de cautionner (contrairement à l’engagement pris) le financement d’un satellite pour la TNT (trou de 7 millions d’euros) et il en va de même pour le financement des investissements nécessaires à l’accessibilité des malentendants et mal-voyants à la télévision. De même pour le financement de la télévision haute définition. Signalons encore que France 2 n’a toujours pas de directeur général désigné. Autre question : quel avenir pour l’INA, également concernée par la redevance télévisuelle ? La numérisation des archives est extrêmement coûteuse.
Des normes favorisant le privé
Côté radios, la colère gronde de plus en plus : Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication, a choisi une norme de diffusion numérique davantage favorable aux opérateurs privés qu’aux radios associatives. Elle permet de diffuser de la musique mais aussi tous les produits commerciaux dérivés liés à une chanson (clip vidéo, play-off de l’enregistrement, infos people…). Une offre dont les radios non commerciales n’ont pas besoin mais qui leur coûte fort cher. Les radios associatives aimeraient pouvoir bénéficier de la possibilité d’un multiplexage associant associatif, privé et public. La nouvelle norme ne la permet pas. Quid également de la publicité institutionnelle ?
Emmanuel BAYART
